Le crépusule du populisme de gauche

Publié le 20 Avril 2023

Le crépusule du populisme de gauche
Le modèle du capitalisme néolibéral est rentré en crise. Des révoltes éclatent à travers le monde depuis 2011. Cependant, ces soulèvements ne dessinent aucune véritable perspective. Le moment populiste caractérise cette période entre colère sociale et vide idéologique.

 

 

Un reflux des luttes semble s’observer. Le cycle des mouvements Occupy de 2011 mais aussi celui des soulèvements de 2019 semblent se refermer. Néanmoins, des révoltes peuvent resurgir. Dans les années 1980, la démocratie libérale apparaît comme un horizon indépassable. Pourtant, l’histoire a repris sa marche, scandée par de nombreux mouvements sociaux.

La stratégie populiste est devenue le fondement d’une gauche radicale déboussolée après l’effondrement de l’URSS. Le populisme émerge d’abord comme une insulte, associée à la démagogie. Pour des penseurs postmarxistes, le populisme n’est pas une idéologie mais une méthode de construction des identités politiques. Surtout, le phénomène populiste peut également être analysé comme un mouvement historique. Antoine Cargoet observe le populisme comme un reflet de notre époque dans son livre Recréer le ciel.

 

                          

 

Renouveau des luttes sociales

 

Des années 1980 aux années 2000, la politique apparaît comme la banale gestion de l’ordre existant. Les clivages et les antagonismes s’effacent. Des partis modérés gouvernent avec le soutien des classes moyennes. Le penseur marxiste Antonio Gramsci insiste sur l’importance d’une hégémonie idéologique pour cimenter une alliance entre différentes classes sociales. « Avant d’accéder à la domination politique, la classe ascendante doit assumer un rôle dirigeant pour pouvoir redéfinir l’ensemble des représentations, idées et croyances préexistantes à l’aune de son propre système », résume Antoine Cargoet.

Après le bouillonnement des années 1968, les forces considérées comme radicales ou hostiles sont intégrées et digérées. La politique économique s’aligne sur le dogme néolibéral. L’esprit Canal incarne l’insouciance libérale-libertaire et la transgression inoffensive. « Faute de lutte véritable à mener, l’âge de la dérision s'abîme dans le ridicule et la logique subversive tourne à vide », ironise Antoine Cargoet.

 

Le mouvement des Gilets jaunes vient percuter le capitalisme français. Mais d’autres mouvements sociaux émergent. L’écologie des marches pour le climat, le féminisme de #MeToo, l’antiracisme inspiré par Black Lives Matter apparaissent comme de nouvelles formes de contestation. Ces mouvements portent des thématiques sociétales qui ne remettent pas en cause les inégalités sociales. Ils sont portés par la jeunesse des classes moyennes, urbaines et diplômées. Ces mouvements se diffusent à travers les médias et la culture de masse. Mais ils s’opposent au monde politique dominant. Même si la morale remplace la lutte des classes.

La décennie 2010 marque un réveil de l’histoire. Les révoltes dans les pays arabes, le mouvement du 15-M en Espagne mais aussi Occupy Wall Street incarnent le renouveau de la contestation sociale. Un nouveau cycle de révolte s’ouvre dans l’hiver 2018 avec les Gilets jaunes en France. L’augmentation du prix de l’essence dévoile la paupérisation de toute une frange de la population des zones périurbaines payées au SMIC. Leurs salaires stagnent, leurs épargnes reculent, leurs dettes croissent et leurs dépenses contraintes explosent. Les ronds-points sont méprisés par les milieux militants et la gauche intellectuelle. « Révoltes du sens commun, les populismes expriment le plus souvent la lutte des valeurs majoritaires contre les valeurs établies », estime Antoine Cargoet.

                                                      

    Photo Aaron Paul                                                                            

 

Décomposition sociale

 

La culture de masse reflète son époque. L’École de Francfort développe une critique de l’industrie culturelle comme une uniformisation dans les loisirs et la consommation. Le cinéma des années 1980, avec les personnages incarnés par Sylvester Stallone, accompagnent les années Reagan. Les films d’action véhiculent un cinéma patriotique. Désormais, les plateformes de séries imposent un conditionnement et une addiction, à travers un suspens chronométré et calculé pour retenir l’attention du spectateur.

Cependant, certaines séries télévisées expriment un renouveau dans l’air du temps. La série Breaking Bad montre un prof de chimie surqualifié soumis à des règles imbéciles, au travail comme au foyer. Mais, lorsqu’il apprend qu’il est atteint d’un cancer, il se révolte contre l’absurde et entame une carrière criminelle. « C’est le grand refus de Freud et Marcuse, le récit d’une rébellion contre la vie salariée, la vie familiale, la vie pavillonnaire », analyse Antoine Cargoet.

Les séries reflètent également un capitalisme féodal avec des clans qui s’affrontent dans Game of Thrones. La série Narcos évoque également les affrontements des cartels de la drogue latino-américains. « La dramaturgie tient dans la tension entre le clan primitif fondé sur la force brute et le conglomérat capitaliste projeté dans la globalisation financière », décrit Antoine Cargoet. Le succès de la fantasy exprime le désespoir face un monde à l’arrêt et la nostalgie de l’engagement.

 

La population semble subir des décisions prises par une poignée de dirigeants politiques. Le retour du thème de la souveraineté, notamment chez les populistes de droite, semble découler de cette décomposition politique. Mais les nouvelles révoltes sociales insistent également sur la réappropriation de la prise de décision par l’ensemble de la population. « Faire l’histoire suppose de restaurer le politique dans ses droits. Contre les dépossessions, contre les renoncements et les abandons, seule se dresse la révolte. Elle peut armer la réaffirmation de la politique, elle peut asseoir la réappropriation de l’histoire », souligne Antoine Cargoet.

La période des Trente glorieuses, avec l’augmentation des salaires et du niveau de vie, semble révolue. Dans la société néolibérale, même les enfants de la classe moyenne sont condamnés à un avenir d’humiliations et d’ennui. Les jeunes diplômés cumulent les stages et les CDD avant de devenir l’énième cadre moyen d’une entreprise quelconque. « Désormais, la société néolibérale n’offre même plus d’opportunités matérielles à ses sujets les plus fidèles », observe Antoine Cargoet. Il n’y a plus ni réussite ni échec. Seul l’ennui surplombe l’époque.

 

     

 

Vide stratégique

 

Antoine Cargoet propose un livre original qui relève davantage de l’essai journalistique que de la solide recherche universitaire. Jeune intellectuel et rédacteur pour le média Le Vent se Lève, Antoine Cargoet reste un fin observateur de l’actualité politique et de la vie des idées. Son livre tente de capter un air du temps. Le modèle du capitalisme libéral agonise lentement. Mais de nouvelles perspectives peinent à émerger. Les révoltes qui éclatent à travers le monde aspirent au renversement du pouvoir politique mais ne dessinent aucune véritable alternative à l’économie capitaliste. Une idéologie populiste, confuse et protéiforme, se loge dans cet interstice. Elle prend les formes héritées du moment néolibéral de la résignation et du patriotisme. Le populisme peut également épouser les nouveaux mouvements sociaux pour attaquer la classe politique.

Si Antoine Cargoet saisit bien cet air du temps, il se contente souvent de reprendre des analyses éculées qui entravent l’imagination de nouvelles perspectives politiques. Dans le sillage d’un Régis Debray, il se raccroche au mythe d’un Mai 68 libéral-libertaire qui déroulerait le tapis rouge au néolibéralisme. Il semble plus honnête, à la manière d’un Grégoire Chamayou, d’analyser avant tout les techniques de management et l’ordre néolibéral comme des méthodes de contre-insurrection pour écraser l'insubordination des années 1968.

Sa lecture républicaine et souverainiste débouche également vers une idéalisation de l’État. Les analyses de l’État comme arbitre entre différentes fractions de la bourgeoisie ne sont plus considérées comme des évidences. L’État reste souvent décrit comme un rempart face au marché. Même si les « services publics » imposent des conditions de travail précaires et deviennent des entreprises souvent rentables. L’État, avec ses administrations et ses gouvernements, apparaît même comme le principal acteur du capitalisme. Le mythe keynésien du repli protectionniste peut très bien se mettre au service de la haute bourgeoisie, comme le montrent Trump ou Xi Jingpin.

 

L’analyse du mouvement des Gilets jaunes comme populiste et interclassiste semble également projetter des fantasmes sur la réalité. Dans le monde réel, les petits commerçants ont été les opposants les plus virulents à une révolte qui insiste sur le blocage économique à travers des barrages filtrants puis avec des émeutes au milieu des boutiques des centres-villes. Si les Gilets jaunes n’attaquent pas le capitalisme dans les entreprises et le rapport d’exploitation, la centralité du thème de la vie chère en ont fait un puissant mouvement de classe. Le prisme du populisme ne permet pas l’observation fine de l’analyse de classe.

En revanche, Antoine Cargoet analyse bien notre période qui se traduit par une multiplication de révoltes spontanées à travers le monde. Mais ces soulèvements ne dessinent aucune véritable perspective. Si le refus des revendications claires et des programmes sophistiqués permettent d’éviter une récupération politicienne, ces révoltes finissent souvent par s’essouffler par manque de perspectives et de projet de société nouvelle.

 

Source : Antoine Cargoet, Recréer le ciel. Genèse et devenir du populisme, Les éditions du Cerf, 2022

 

Articles liés :

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Révoltes contre le capitalisme

 

Pour aller plus loin :

Vidéo : Recréer le ciel d'Antoine Cargoet, diffusé par Les Éditions du Cerf le 18 février 2023

Vidéo : Todd, Boulo, Garrido, Cargoët, Après les gilets jaunes, diffusé sur le site Le Vent Se Lève le 29 juillet 2019

Vidéo : La FAQ du Vent Se Lève ! Antoine Cargoet, rédacteur en chef, et Lenny Benbara, fondateur, reviennent sur le projet et répondent à toutes vos question, diffusée sur Facebook le 10 février 2019

Kevin Boucaud-Victoire, Le Vent Se Lève : Rencontre avec l’avant-garde du populisme de gauche, diffusé sur le site Marianne TV le 3 octobre 2020

Articles d'Antoine Cargoet publiés sur le site Le Vent Se Lève
 

Publié dans #Pensée critique

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