Fictions et imaginaires politiques

Publié le 6 Octobre 2022

House of the Dragon (2022)

House of the Dragon (2022)

La fiction contribue à façonner un imaginaire populaire. Dans les mondes de la fantasy ou de la science-fiction, des individus ordinaires se dressent contre un ordre social injuste. Ces récits sont alors réappropriés par les mouvements sociaux pour construire un nouvel imaginaire de révolte.

 

 

La jeunesse contestataire s’inspire de Game of Thrones, d’Harry Potter ou encore de Star Wars. Cet imaginaire de la pop culture nourrit pancartes, banderoles et autocollants. Une organisation étudiante de Rennes 2 se nomme « l’Armée de Dumbeldore », puis « l’Alliance Rebelle ». Pourtant, ces films et séries subissent les foudres de la gauche intellectuelle et des Cultural Studies. Les minorités raciales et sexuelles restent peu représentées dans cette culture populaire.

Une culture générationnelle puise dans la science-fiction et la fantasy qui ouvrent un nouvel imaginaire. Des manifestations détournent ces références culturelles pour se les réapproprier. Mais ces récits de fiction contribuent également à propager une contestation plus diffuse. Ces films et séries remettent en cause une autorité. Les personnages visent à changer un état des choses considéré comme inéluctable. Ces récits affirment que d’autres mondes sont possibles. Anne Besson explore cet imaginaire dans son livre Le Pouvoir de l’enchantement.

 

                            

 

Imaginaires et politique

 

Le cinéma et les séries peuvent faire rire, réfléchir ou frissonner. La tension dramatique reste au cœur de la fiction qui permet de transmettre des émotions. Mais les films et séries peuvent également permettre de penser le monde et de donner sens à l’expérience humaine. La fiction peut également interroger la nature du réel, comme dans Matrix (1999). Ce que nous pensons réel ne serait constitué que de faux-semblants. Nos perceptions seraient leurrées par des machines et nous serions maintenus dans l’ignorance.

Les romans de Philip K. Dick considèrent également le réel comme un écran mensonger. Ils inspirent directement les films Blade Runner (1982), Total Recall (1990) ou Minority Report (2002). Mais cette vision se diffuse largement dans le cyberpunk et de nombreuses œuvres de fiction. Les séries Lost (2004), Westworld (2016) ou Mr Robot (2015) présentent différentes réalités avec une narration complexe. Les scénarios de simulacre interrogent notre capacité à croire.

 

La fiction permet d’interroger le monde réel. Malgré l’invention d’un imaginaire éloigné du quotidien, la fiction évoque des enjeux actuels. La science-fiction reste ancrée dans le présent, comme l’observe l’écrivain Valerio Evangelisti. Elle évoque les peurs qui traversent la société. Les peurs de l’apocalypse nucléaire, de l’invasion communiste, de la surpopulation ou du dérèglement climatique disent beaucoup de leur époque. Le roman 1984 demeure actuel et connaît toujours un succès populaire. Il évoque les thèmes intemporels des sociétés de contrôle, de la surveillance de masse, de la manipulation médiatique et du mensonge d’Etat.

Si la science-fiction reste ancrée dans la contre-culture, la fantasy semble longtemps perçue comme réactionnaire. Ses conflits entre différentes races monstrueuses et ses guerriers virils portent la fantasy vers des usages politiques réactionnaires. Néanmoins, la jeunesse contestataire se saisit du Seigneur des Anneaux pour porter un idéal anti-militariste, anti-industriel, pacifiste et écologiste. « Lu comme une invitation à refuser la tentation du pouvoir et à détruire les armes, le roman était aussi, de par son appartenance au genre de la fantasy, célébré comme une ode aux puissances de l’imaginaire », précise Anne Besson. La fantasy exprime un refus de la modernité technologique et industrielle.

 

Les genres de l’imaginaire permettent de penser d’autres mondes possibles. Ces univers tranchent avec la posture de la résignation face à la réalité. « There is no alternative » proclame Margaret Thatcher pour imposer sa politique néolibérale. Au contraire, les genres de l’imaginaire incarnent la résistance face au renoncement et à la routine du quotidien.

La fiction peut se révéler à la fois divertissante et politique. Des livres et des films évoquent des régimes autoritaires. Hunger Games montre un système qui repose sur la concurrence et sur des inégalités sociales. La majorité de la population est soumise à la misère au profit d’une classe dirigeante qui contrôle l’armée et la communication. Divergente s’inscrit dans cette filiation pour évoquer davantage l’élitisme et l’eugénisme. Le film Time out (2011) évoque les inégalités de ressources qui peuvent même concerner le temps. Elysium (2013) oppose des bidonvilles de surface et une station spatiale hyper sophistiquée.

Ces dystopies jettent un regard pessimiste qui pointe les dangers du monde réel. Mais ces fictions peuvent aussi inciter à la révolte contre les tyrannies. « Romans et films ne prétendent pas dévoiler le futur, ils nous conduisent à nous en inquiéter, ce qui est plus intéressant », souligne Jean-Paul Engélibert. Mais la fiction ne propose pas une vision simpliste et manichéenne. Game of Thrones s’inscrit dans une fantasy sombre et réaliste, avec des personnages moralement ambivalents.

 

 

     Joaquin Phoenix dans « Joker ».

 

 

Réappropriation de la pop culture

 

Depuis les années 1970, les études culturelles insistent sur la réception du public. Les spectateurs ne sont plus considérés comme une masse docile et aliénée. Ensuite, une même œuvre peut faire l’objet de lectures plurielles. Harry Potter évoque les pouvoirs de la fiction et ses effets sur le public. Cet enfant a grandi dans un monde conformiste et grisâtre. Il découvre avec émerveillement l’univers de la magie. « On a envie, quand on aime les fictions et à plus forte raison quand on désespère du monde, que ces pouvoirs existent et d’y croire ; on a envie d’être du côté des sorciers et non des Moldus, du côté de l’imagination créative et non de la résignation à la norme », souligne Anne Besson.

La fiction peut inspirer directement les manifestations politiques. La jeunesse qui descend dans la rue puise son esthétique dans la série La Servante écarlate ou dans le film Le Joker (2019). Ces œuvres qui diffusent une critique sociale deviennent des emblèmes de la révolte. Le masque de Guy Fawkes, issu de V pour Vendetta, se retrouve dans de nombreuses manifestations avant de devenir le symbole du mouvement Anonymous. Les costumes et les slogans observés dans des mouvements sociaux sont souvent empruntés aux fictions de l’imaginaire qui permettent de contester le réel actuel.

 

La fiction reste attachée à la défense des libertés individuelles et des minorités. Le fantastique exprime une sensibilité romantique. La fantasy critique la modernisation industrielle et la science-fiction se méfie du progrès technologique. Les pulp magazines se diffusent dans les années 1930 pour proposer une littérature « de genre ». La science-fiction et la fantasy s’inscrivent alors dans une contre-culture qui valorise les marges contre le conformisme.

Cette littérature de genre s’oppose à la culture mainstream et à la standardisation du divertissement. Les amateurs de SF créent des fanzines dès 1930. Ces magazines auto-produits sont diffusés par les fans et pour les fans. Cette pratique sera ensuite reprise par le mouvement punk et par les riot grrrls. Les fan fictions permettent de se réapproprier un univers imaginaire pour y développer ses propres histoires.

Mais la logique marchande parvient à intégrer les marges et les contre-cultures. Les amateurs de culture de l’imaginaire sont désormais au cœur du système. Harry Potter, Game of Thrones ou Star Wars figurent parmi les produits les plus rentables de l’industrie culturelle. Ensuite, la fiction se fragmente avec différentes sous-cultures et sous-genres qui traversent la fantasy et la SF.

 

Les « guerres culturelles » remontent aux années 1990. L’extrême-droite américaine attaque la pornographie et des œuvres jugées contraires aux valeurs morales judéo-chrétiennes. Le Tea Party puis l’élection de Donald Trump relancent les guerres culturelles avec des campagnes sur les réseaux sociaux relayées par les médias. Inversement, la gauche américaine demande toujours plus d’engagement progressiste dans les œuvres populaires. Les accusations de sexisme, de racisme, d’homophobie ou de transphobie pleuvent sur diverses œuvres de fiction. Les producteurs et les patrons de l’industrie culturelle sont devenus sensibles à ces campagnes médiatiques et doivent prendre en compte le point de vue des publics. Ils sont forcés de représenter une diversité des identités et des sensibilités.

« Il y a là l’idée, aujourd’hui unanimement partagée, que les médias, au-delà de nos fictions de l’imaginaire, jouent un rôle dans l’évolution globale des mentalités, accompagnent ou précèdent les changements constants qui transforment de génération en génération nos perceptions du « normal », de l’acceptable et du désirable », observe Anne Besson. Cependant, la mouvance intersectionnelle et les Cultural Studies insistent davantage sur les dominations de genre et de race dans les représentations, sans tenter de changer le monde réel pour permettre l’égalité réelle et l’épanouissement de chacun.

 

    Le Seigneur des anneaux : Les Anneaux de Pouvoir : photo

 

Puissances de l’imaginaire

 

Anne Besson propose un livre original sur la fiction et la culture pop. Sa présentation de la science-fiction et de la fantasy se révèle plutôt du large panorama. Anne Besson ne se penche pas sur quelques films pour les analyser de manière plus approfondie. Sa lecture reste très généraliste et ne rentre pas dans le détail des œuvres. Même si Anne Besson permet une introduction à cette lecture politique des œuvres de fiction. Le rapprochement entre la fantasy et la science-fiction se révèle également original, tant la littérature de genre reste souvent perçue comme cloisonnée.

En revanche, Anne Besson propose une réflexion plus originale sur la réappropriation de la culture pop dans les manifestations. Les fictions de l’imaginaire peuvent également pousser à l’action. Le cinéma politique s’appuie surtout sur des documentaires qui s’attachent à décrire la réalité sociale. Mais des mondes imaginaires peuvent aussi évoquer les problèmes actuels. Surtout, la pop culture évoque des personnages ordinaires qui se dressent contre un système d’oppression et d’exploitation. Il devient possible de s’identifier à ces individus qui s’opposent à l’ordre existant. Ensuite, la magie et le merveilleux permettent d’exploser le carcan grisâtre de la réalité pour ouvrir de nouvelles possibilités d’existence. Anne Besson montre la force de l’imaginaire qui pousse à la révolte sociale.

 

Cette réappropriation de la fiction dans les manifestations doit se distinguer par un usage plus militant et intellectuel incarné par les Cultural Studies. Anne Besson montre bien l’apport de ce champ de recherche. Mais elle ne s’attaque pas à sa dérive militante. Les études culturelles permettent avant tout de se pencher sur la réception du public. L’interprétation d’une fiction dépasse souvent les intentions de l’auteur. Les films font l’objet d’une réappropriation par le public, qui n’est plus considéré comme simplement passif. Il devient possible de se saisir de cet imaginaire de fiction pour porter une contestation politique. Anne Besson insiste sur les banderoles et sur l’esthétique des mouvements sociaux qui puise davantage dans cet imaginaire.

En revanche, les Cultural Studies dérivent vers une approche plus élitiste et militante. L’approche intersectionnelle permet d’analyser et de critiquer les stéréotypes de genre et de race. Ce qui permet de montrer les visions du monde réactionnaire véhiculées par des films qui semblent inoffensifs et dépolitisés. L’intersectionnalité, dans son meilleur jour, peut souligner comment des films montrent des minorités de genre et de race qui passent à l’action pour s’opposer à l’oppression. En revanche, les Cultural Studies peuvent dériver vers une focalisation sur les minorités et sur leur représentation supposée positive et négative. Les interprétations diverses provoquent alors des polémiques superficielles.

La représentation d’une identité spécifique prime sur la lecture globale d’une œuvre. Chaque groupe va défendre sa propre vision, parfois au détriment d’une autre minorité. L’intersectionnalité débouche vers une addition de combats minoritaires plutôt que vers une critique globale de la civilisation marchande. Surtout, ce militantisme insiste davantage sur les représentations que sur les problèmes concrets. Le combat intellectuel et les polémiques médiatiques remplacent alors les luttes sociales qui visent à changer la réalité. L’imaginaire peut permettre de passer à l’action, à condition de s’organiser avant tout pour changer le monde réel.

 

Source : Anne Besson, Le Pouvoir de l’enchantement. Usages politiques de la fantasy et de la science fiction, Vendémiaire, 2021

 

Articles liés :

Séries et cinéma pour penser le monde

Une histoire de la pop culture

Les imaginaires de la science-fiction

Fantasy et imaginaire écologiste 

 

Pour aller plus loin :

Vidéo : Les Pouvoirs de l'enchantement - Anne Besson, diffusée par Vendémiaire Editions

Vidéo : « Anthologie » d'un genre littéraire : origine, influence et réception de la fantasy, conférence diffusée sur le site de la Bibliothèque nationale de France BnF le 16 janvier 2020

Radio : Emmanuel Taïeb, Puissance politique de la fiction, diffusée sur Fréquence protestante le 11 décembre 2021

Radio : Antoine St. Epondyle, Imaginaires politiques à double tranchant : rencontre avec Anne Besson, diffusée sur le site Cosmo {†} Orbüs le 3 septembre 2021

Radio : Observatoire de l'imaginaire contemporain, #24 - Les pouvoirs de l’enchantement d’Anne Besson | Entretiens Pop-en-stock Les balados OIC diffusée le 3 septembre 2021

Radio : Antonio Dominguez Leiva, Les pouvoirs de l’enchantement d’Anne Besson,  diffusée sur le site Pop-en-stock le 8 septembre 2021


Pablo Maillé, « Les fans contestent de plus en plus l’autorité des auteurs sur leurs œuvres », publié sur le site de la revue Usbek & Rica 21 mars 2021

Estelle Hamelin, Les Pouvoirs de l’enchantement - Les secrets d'écriture d'Anne Besson, publié sur le site Actu SF le 11 janvier 2021

Benjamin Chapon, « Les univers fantastiques permettent une éducation politique et de penser la vie en société », explique Anne Besson, publié sur le site du journal 20 Minutes le 16 avril 2021

Anne Besson : « Les publics attendent des fictions qu’elles leur délivrent un message », publié sur le site de la revue en ligne spin/off le 9 juin 2021

Phalène de La Valette et Lloyd Chéry, « Aujourd'hui, écrire du Seigneur des anneaux serait démodé », publié sur le site du magazine Le Point le 18 décembre 2018

Frédérique Roussel, De la SF à la fantasy, «l’œuvre aimée appartient de plus en plus à ceux qui la font vivre», publié sur le site du journal Libération le 9 février 2021

Vincent de Maupéou, Dragons et politique, publié dans le journal Le Monde diplomatique en mai 2022

Célia Laborie, Vers des lendemains heureux : quand la fiction nous aide à changer le monde, publié sur le site de la revue Paulette le 14 août 2021

Thomas Michaud, Compte-rendu publié sur le site Liens Socio le 13 décembre 2021

Marjolaine, Compte-rendu publié sur le site La Gazette du Sorcier le 18 janvier 2021

Compte-rendu publié sur le site La Garde de Nuit le 26 février 2021

Compte-rendu publié sur le site Charybde 27 le 12 octobre 2021

Compte-rendu publié sur le site de La Bibliothèque d’Aelinel le 13 mars 2021

Compte-rendu publié sur le site Elbakin le 31 janvier 2021

Compte-rendu publié sur le site Les Chroniques du Chroniqueur le 3 février 2021

Publié dans #Contre culture

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