Trajectoires musicales du blues

Publié le 23 Décembre 2021

Timeless (2018)

Timeless (2018)

Le blues influence de nombreux courants musicaux. Pourtant, son histoire reste peu connue. Des plantations de coton aux ghettos noirs de Chicago, la trajectoire du blues épouse le quotidien de la population afro-américaine. 

 

Le blues est une musique qui émerge dans le Sud des Etats-Unis, dans le Delta du Mississippi. Après la guerre de Sécession, un système de métayage est instauré. Les familles noires qui travaillent la terre continuent de s’endetter et dépendent toujours plus de leur propriétaire. Ce qui s’apparente à une logique féodale. Pendant la Première et la Seconde Guerre mondiale, de nombreux Noirs s’exilent à Chicago. Mais ils doivent subir les métiers les plus pénibles.

Le blues atteint une influence mondiale sur le plan musical. Les chanteurs de rock s’inspirent du blues. Les Rolling Stones, Bob Dylan, Eric Clapton ont appris à chanter et à jouer de la guitare en imitant ce style. Les lignes de basse, les riffs de guitares et les boogies au piano inventés dans le Delta se retrouvent dans un grand nombre de musiques populaires occidentales, du hard rock à la pop, du disco au jazz, en passant par la musique de film. Des bluesmen du Delta comme Muddy Waters et Robert Johnson sont devenus des références.

L’histoire du blues rejoint également celle de la communauté afro-américaine. Les créateurs du blues appartiennent à cette population pauvre et défavorisée. Ils ne savent ni lire ni écrire, ils ne possèdent rien et leurs conditions de vie s’apparentent à du servage. Même dans la communauté noire, le blues est longtemps marginalisé et associé aux « nègres des plantations ». Les chanteurs de blues refusent les conventions sociales imposées par l’Eglise. Ils veulent vivre et s’exprimer sans contraintes. Les chansons de blues peuvent être légères et grivoises, ou s’attaquer frontalement à des thèmes brûlants. Le journaliste Robert Palmer retrace l’histoire de cette musique dans le livre Deep Blues.

 

         Deep blues, Du delta du mississippi à chicago, des états-unis au reste du monde, une histoire culturelle et musicale du blues

 

Blues du Mississpi

 

Les esclaves qui travaillent dans les champs du Sud viennent de diverses régions d’Afrique. Ils aiment jouer avec des trompes ou des tambours. Mais les propriétaires interdisent ces instruments de musique qui peuvent servir de signal pour déclencher une révolte. La voix devient alors le seul instrument de musique autorisé.

« Que ce soit en chantonnant pour eux-mêmes, en criant des hollers d’un bout à l’autre du champ, ou en chantant collectivement pendant les heures de travail ou de culte, ils élaborèrent un langage musical hybride dans lequel s’exprimait la quintessence d’innombrables traditions vocales africaines », décrit Robert Palmer.

Les esclaves peuvent également taper des mains et des pieds pour imiter les percussions des tambours. Les hollers des champs de coton sont ensuite repris par des musiciens itinérants qui se professionnalisent. L’hybridation des chants des esclaves noirs et de la musique classique permet l’émergence du blues.

 

Charley Patton évoque l'inondation du Mississipi, notamment à Greenville, en 1929. Les Noirs doivent fuir leur maison et vivre entassés. Ensuite, ils refusent de décharger la nourriture sans recevoir de salaire. C’est alors la Garde nationale qui intervient pour les obliger à travailler. Un Noir récalcitrant est abattu. Dans “High Water Everywhere”, Charley Patton n’évoque pas directement ce crime policier. En revanche, il raconte ce qu’ont enduré les victimes de l'inondation.

« Il est possible que certains couplets critiquant l’aide humanitaire des Blancs n’aient pas été enregistrés ; cependant, il est plus probable que, si Patton chantait la peur, la confusion et la compassion, c’était simplement parce qu’il s’agissait là des émotions qu’il ressentait à ce moment précis », observe Robert Palmer. Charley Patton préfère exprimer ses émotions plutôt que de revenir sur le meutre de Greenville déjà évoqué par les journaux. Le blues privilégie la sensibilité et la subjectivité du chanteur plutôt que la narration.

 

                                    Robert Johnson

 

Muddy Waters et Robert Johnson

 

En 1951, « Louisiana blues », de Muddy Waters, devient un succès incontournable. Cette musique provient des profondeurs du Delta. Né en 1915, Muddy grandit dans une plantation du Mississippi. Au même moment, de nombreux Noirs fuient le Delta attirés par la perspective d’emploi dans l’industrie automobile à Chicago. Muddy apprend l’harmonica et la guitare. Il gagne un peu d’argent avec des concerts. En revanche, il ne fréquente pas beaucoup l’école. Il préfère arpenter les bars et les ghettos du Sud profond. Ce qui lui permet de développer un sens de l’observation.

« Il arrivait à saisir les changements d’expression les plus fugaces sur le visage d’une personne, tout en restant à l’affût de la moindre modification de la voix, que ce soit en matière de timbre ou de hauteur sonore », indique Robert Palmer. Muddy parvient à produire différents sons et tonalités avec sa voix. Ce qui fait la renommée de son chant, c’est sa maîtrise de certaines inflexions très précises de la voix. De nombreux disques de blues sont enregistrés dans les années 1930. Muddy peaufine sa culture musicale à leur écoute.

Robert Johnson reste la référence incontournable. Il est né en 1911 dans le Bas-Delta dans une famille noire relativement aisée, avec un père menuisier et propriétaire de sa maison. Cependant ses parents se séparent et son enfance reste mouvementée. Il se tourne vers la musique. Il passe de la guimbarde à l’harmonica, puis à la guitare. Robert Johnson assimile le blues traditionnel, mais il l’élargit en incorporant des influences musicales qui proviennent d’une multitude de sources. Ces diverses influences proviennent de l’écoute des 78 tours. Robert Johnson aime voyager d’une ville à l’autre. Muddy s’en tient aux vieilles mélodies qu’il agrémente d’ornements. En revanche, Robert se montre curieux de tous les styles de musique.

 

   Henry « Son » Sims et Muddy Waters en 1942.

 

Blues des villes du Nord

 

Les Noirs fuient le Sud profond et le régime esclavagiste pour s’installer à Chicago. Cependant, ils continuent de subir des conditions de vie difficiles. Ils occupent les emplois les plus durs. Ensuite, ils doivent vivre dans des logements délabrés. Ils sont entassés dans le ghetto noir de Chicago, avec toujours plus d’habitants qui viennent s’installer dans un espace qui reste le même.

Maxwell Street reste une rue animée de Chicago, avec de nombreux magasins et arrière-boutiques. Mais c’est aussi un espace de musique avec des concerts de rue. « Tout le long de Maxwell Street – sur les trottoirs, aux coins de rue les plus animés, à l’entrée des petites ruelles, dans les décombres d’immeubles abandonnés –, les bluesmen jouaient leurs complaintes sur leurs guitares, leurs harmonicas et leurs batteries usées », décrit Robert Palmer. Les musiciens de blues peuvent jouer dans des clubs et des cabarets, et même enregistrer des disques.

 La ville d’Helena devient un autre centre névralgique du blues. Les ondes de la station KFFA diffusent les bluesmen venus du Sud profond. Les musiques de Lockwood, de Nighthawk et de Rice Miller y sont diffusées. C’est dans les années 1940 que la ville attire de nombreux bluesmen. « Un grand nombre de musiciens encore adolescents, dont la plupart étaient issus de familles difficiles et menaient déjà une vie de vagabonds, venaient fréquemment en ville au début et au milieu des années 1940 », indique Robert Palmer.

 

    Deep Blues, de Robert Palmer : la musique qu'on aime ?

 

Du blues au rock

 

Sam Philips permet l’enregistrement de disques de blues. Sa trajectoire ressemble à celle des chanteurs. Il connaît les champs de coton et les voix des esclaves. Il se rend compte que les musiciens noirs ne disposent d’aucun lieu pour enregistrer. Il ouvre un petit studio en 1950. Il parvient à convaincre plusieurs musiciens noirs des environs, parmi lesquels B. B. King, d’enregistrer leurs disques chez lui. En 1951, Sam Philips enregistre le disque “Rocket 88”. La musique rock’n’roll n’existe pas encore. Mais l’expression “rocking and rolling” apparaît comme une métaphore qui désigne l’acte sexuel. C’est le blues joué de manière accéléré qui permet l’émergence du rock’n’roll.

“Rocket 88”, avec sa guitare distordue puissamment amplifiée et son solo de saxophone rugissant, lance ce genre musical. Même si cette rythmique n’est pas rare. Mais c’est dans les habitudes d’écoute des jeunes Blancs américains qu’une transformation majeure se produit. Cette évolution émerge dans les alentours de Memphis. La jeunesse urbaine blanche qui se veut sophistiquée reste baignée dans la musique noire, à travers les soirées et les jukebox. Tandis que la jeunesse rurale de la classe ouvrière préfère la musique country et western. Sam Phillips recherche un artiste qui peut relier les deux mondes. En 1954, il trouve Elvis Presley.

D’autres villes que Chicago abritent des musiciens de blues. De nombreux groupes se retrouvent à Memphis. Cette ville ne se distingue pas par des innovations musicales, mais de nombreux musiciens de blues viennent y former des petits groupes. Détroit devient également une ville de blues. La musique de la Nouvelle-Orléans s’oriente davantage vers le jazz et semble plus éloignée de la tradition musicale du Delta. « Cette musique reposait souvent sur des rythmiques afro-caribéennes qui avaient survécu dans le folklore de la ville depuis l’époque des rassemblements d’esclaves à Congo Square », décrit Robert Palmer.

 

Que reste-t-il du Blues ?

 

Histoire culturelle du blues

 

Robert Palmer propose une véritable histoire sociale et culturelle du blues. Son approche se distingue de celle de la militante Angela Davis. Il ne se penche pas sur les textes des chansons et sur leurs diverses interprétations politiques. Il s’intéresse davantage aux sonorités et aux styles musicaux, davantage qu’aux paroles des chansons. Surtout, Robert Palmer préfère retracer la trajectoire du blues et ses évolutions. Cette histoire musicale embrasse celle de la population afro-américaine.

Robert Palmer décrit bien les origines du blues, liées à la condition sociale des Noirs dans les plantations de cotons. Cette musique reste ancrée dans ses origines, à l’esclavage et à la ségragation. Même au sein de la communauté noire, certains tiennent à se démarquer du blues associé à des origines jugées honteuses. Ensuite, le blues apparaît comme une forme de résistance dans les plantations.

 

Lorsque les musiciens migrent dans les villes du Nord, le blues évolue. Même si cette musique reste toujours associée à la marginalité sociale et politique. Elle incarne les quartiers populaires de Chicago, avec ses cabarets et ses artistes de rue. Le blues se propage dans plusieurs villes du Nord. Cette musique impose un rythme et un style qui influencent l’ensemble des artistes. Elvis Presley et les origines du rock s’inspirent ouvertement du blues.

Robert Palmer retrace bien cette histoire sociale et culturelle, avec de nombreuses anecdotes et un récit vivant. Cependant, il évoque assez peu les luttes des afro-américains. Le blues peut apparaître comme une musique de résistance face à l’esclavagisme. Mais ces chants peuvent aussi permettre de mieux supporter le travail dans les champs de coton. Le plaisir du chant et de la musique permet de mieux tolérer la souffrance du travail. Le blues ne s’inscrit donc pas forcément dans une révolte contre l’ordre existant. Même si des musiciens peuvent s’arracher à leur condition d’esclave à travers une carrière dans les villes du Nord.

 

Source : Robert Palmer, Deep Blues. Du delta du Mississippi à Chicago, des Etats-unis au reste du monde : une histoire culturelle et musicale du blues, Traduit de l’anglais par Olivier Borre & Dario Rudy, Allia, 2020

 

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Pour aller plus loin :

Vidéo : Musique : le retour de Birkin et la genèse du blues, émissions diffusée sur France Culture le 4 décembre 2020

Vidéo : Chicago Blues: aux origines du blues, émission diffusée sur Toute L'Histoire le 1er janvier 2017

Revue de presse publiée sur le site des éditions Allia

Pierre Tenne, La musique qu’on aime ?, publié sur la revue en ligne En attendant Nadeau le 4 janvier 2021

François Barras, Au carrefour du blues alors que le diable rode, publié sur le site de la Tribune de Genève le 18 décembre 2020

Valentin Dauchot, Que reste-t-il du Blues ?, publié sur le site du journal La Libre Belgique le 26 novembre 2020

Christophe Rodriguez, Deep Blues de Robert Palmer – Quand le grand blues nous croque, publié sur le site sorties JAZZ nights le 1er mars 2021

Patrice Larroque, Compte rendu publié dans la revue Miranda n°22 en 2021

Jean-Philippe Martin, Note de lecture publiée sur le site La Cliothèque le 29 décembre 2020 

Patrick Foulhoux, Note de lecture publiée sur le site Slow Show le 20 novembre 2020

Christian Ducasse, Note de lecture publiée sur le site Culture Jazz le 10 juin 2021

Publié dans #Contre culture

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