Démocratie moderne et culture multimédia

Publié le 2 Juin 2017

Démocratie moderne et culture multimédia
L'origine de la culture multimédia puise dans des expériences intellectuelles et artistiques. Désormais, avec l'essor du numérique, le multimédia influence la démocratie moderne.

 

La culture numérique devient omniprésente dans notre quotidien. Ce n’est pas uniquement à travers l’utilisation du web et des réseaux sociaux que cette culture se manifeste. Le numérique renvoie à une véritable manière de penser, d’agir, de vivre. Les nouveaux médias doivent permettre d’élargir les perceptions et favoriser l’interconnexion.

Fred Turner se penche sur cette culture du multimédia dans son livre Le cercle démocratique. Ce fin connaisseur de l’utopie numérique situe les origines de la cyberculture actuelle dans les mouvements de contre-culture des années 1960.

 

Les médias sont longtemps perçus comme des outils de propagande de masse. Hitler s’empare de la radio pour manipuler les foules. L’Allemagne nazie contribue à façonner une personnalité autoritaire.

Inversement, un Comité pour le moral national se crée à Manhattan en 1941 pour créer une « personnalité démocratique ». Ce comité vise à favoriser « un état d’esprit fortement individué, empathique et rationnel, favorable à la diversité raciale et religieuse, et donc capable de collaborer avec les autres tout en conservant son individualité », décrit Fred Turner. Le Comité valorise également de nouveaux modes de communication. Les médias de masse reposent sur une seule et même voix. Les médias démocratiques multiplient les sources d’images et de sons pour créer des dispositifs d’encerclement (surround).

 

Cette forme de communication semble plus libératrice que le fascisme mais permet toujours l’encadrement et le conditionnement. Ce dispositif d’encerclement « représente clairement l’avènement d’un autre mode directif de contrôle : un mode dans lequel les personnes sont libres de choisir leurs expériences, mais seulement à partir d’une liste préétablie par des experts », analyse Fred Turner.

Ce projet débouche vers la société de consommation mais inspire également la contre-culture. John Cage met en œuvre des happenings et différentes installations pour offrir au public une diversité de spectacles au même endroit. Chaque personne agit individuellement et de concert avec le groupe. « Lui aussi espère entourer le public d’une diversité d’images et de sons pour le libérer de son allégeance à des modes de communication plus autoritaire, et, par conséquent, à des systèmes politiques plus autoritaires », observe Fred Turner.

 

Le cercle démocratique

 

 

Propagande et psychologie de masse

 

La propagande fasciste s’inspire des techniques de manipulation publicitaires créées par la société capitaliste. Adorno critique également cette dimension de la culture de masse qui s’appuie sur les émotions et les désirs pour conditionner les individus. Il critique même la musique populaire et la radio. « En jouant sur les émotions inconscientes de l’auditeur, le jazz permet d’orienter ses sentiments vers une allégeance aux structures et aux idéologies dominantes de la société de l’auditeur. En d’autres termes, il permet de transformer un auditeur en un type particulier de citoyen », résume Fred Turner.

Lorsque La guerre des mondes est diffusée à la radio, les auditeurs pensent réellement qu’ils subissent une attaque extraterrestre. Pourtant, il est bien précisé qu’il s’agit d’un programme de théâtre et non d’actualité. Cet épisode révèle la pertinence des théories d’Adorno. La radio joue davantage sur l’émotion que sur la raison.

 

Erich Fromm et Wilhelm Reich estiment que la structure psychologique de l’individu dépend des conditions économiques du quotidien. La société forme les rôles et la vie émotionnelle de la famille. Ensuite, la famille conditionne la structure libidinale de ses enfants. Margareth Mead observe la capacité de la culture à modeler les attentes que la société fait peser sur les femmes. L’anthropologue décrit de manière idéalisée la société des Samoa dans laquelle les adolescents vivent pour le plaisir.

Selon Fromm, la démocratie doit promouvoir le développement psychologique des individus. Il dénonce la soumission à un ordre supérieur et valorise « la pleine réalisation des possibilités de l’individu ».

 

Démocratie moderne et culture multimédia

Expérimentations artistiques et démocratiques

 

Le Bauhaus est un courant artistique qui développe plusieurs techniques de production pour faire appel aux différentes facultés de perception du public. « Le Bauhaus a pour ambition de créer une société sans classes composée d’individus créatifs », présente Fred Turner. L’artisan se confond avec l’artiste pour unifier l’architecture, la sculpture et la peinture. Herbert Bayer propose également une vision étendue. Son exposition casse l’alignement des images. Il propose des installations au-dessus des têtes et en dessous des pieds des visiteurs.

John Cage valorise l’expérimentation musicale. Il devient « l’architecte d’une nouvelle relation entre l’artiste, le public et le son qui redéfinira les règles de la musique savante et de la contestation sociale », décrit Fred Turner. Il invente des sonorités nouvelles en introduisant des objets dans un piano. Il tente d’élargir la perception sonore.

 

Après la guerre, dans les années 1950, les conférences Macy regroupent anthropologues et psychologues. Ces intellectuels proposent des modes de communication et des organisations sociales non hiérarchiques. L’individu épanouit et tolérant est au centre de ce modèle social. Sur le plan international, l’Unesco valorise la paix pour un monde sans tensions. L’ego ouvert et tolérant doit permettre de consolider l’unité nationale contre la menace du totalitarisme de droite ou de gauche.

En 1955, une exposition au Modern Art fait l’apologie du modèle démocratique. Le racisme et l’intolérance sont dénoncés, tout comme la violence militaire. Dans un contexte de guerre froide, cette exposition vise à dénoncer les totalitarismes pour mieux valoriser le modèle démocratique. Le monde mis en scène paraît individualiste, varié et libre. Mais les questions sociales restent absentes de ce modèle qui reste encadré. « Quand bien même elle remet en cause les hiérarchies du totalitarisme, l’exposition représente toutefois l’émergence d’une société dont les citoyens doivent se gérer eux-mêmes dans des termes fixés par les systèmes au sein desquels ils vivent – et par les experts à l’origine de ces systèmes », analyse Fred Turner.

 

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Origines de la contre-culture

 

Cet esprit démocratique influence la contre-culture. John Cage développe une musique du silence. Il tente de faire sortir le public de la passivité. Il invente le happening. La jeunesse aspire à participer à des mouvements collectifs et à exprimer son individualité. « Mais contrairement à leurs parents, les jeunes devenus adultes peu après l’explosion de la bombe atomique ne font confiance ni à l’Etat, ni à ses experts, ni même à la raison », observe Fred Turner. Pour saboter le contrôle de l’Etat, les individus se tournent vers les médias et la musique. Cette démarche rejoint le modèle démocratique. Mais la vision d’une nation américaine diverse est abandonnée pour valoriser l’humain transnational.

Le happening permet un spectacle qui relie les artistes et le public. Ce moment ne peut être ni acheté ni vendu. Le happening s’oppose donc à la société de consommation et à la réussite sociale. Kaprow encercle les spectateurs d’un environnement sonore et visuel pour modifier leurs perceptions. « Il pense que les happenings pourraient aider à faire sortir brusquement les gens des routines perceptives qui leur sont imposées par les médias de masse et la vie quotidienne dans une société bureaucratisée », décrit Fred Turner. Les happenings visent également à sortir le public de la publicité et de la propagande de masse. Selon Susan Sontag, ils doivent permettre de « tirer le public moderne hors de sa confortable anesthésie ».

Les hippies et la contre-culture s’inscrivent dans l’héritage du Comitte for National Moral. Ils valorisent la liberté individuelle contre le conformisme social. « Pour eux, et encore aujourd’hui pour bon nombre d’entre nous, les cheveux longs, la musique bruyante et la quête d’une satisfaction auto-centrée qui caractérisent la contre-culture des années soixante marquent une ouverture nouvelle et permanente de la société américaine, voire même une révolution culturelle », observe Fred Turner.

 

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Démocratie et contre-culture

 

La récupération de la contre-culture est souvent dénoncée. L’expérimentation artistique marginale est progressivement récupérée par la logique marchande et la réussite sociale. Néanmoins, le livre de Fred Turner montre bien les origines communes de la contre-culture et de l’esprit démocratique moderne. L’épanouissement individuel et la tolérance pour la diversité demeurent la matrice commune de phénomènes souvent opposés. De même, la contre-culture s’inscrit dans une opposition au totalitarisme. Même si ce n’est pas la bureaucratie communiste ou fasciste mais le consumérisme marchand qui incarne alors le conditionnement.

Toutefois, il semble important de pointer les limites communes de la contre-culture et de la démocratie moderne qui nourrissent également l'univers multimédia. Si un individualisme libertaire est valorisé, la critique des inégalités sociales semble absente. Cette culture démocratique américaine élude la lutte des classes. La critique du capitalisme n’aborde que le conformisme marchand. En revanche, l’exploitation par le travail, les conditions matérielles d’existence et les inégalités restent absentes de cet anticapitalisme démocratique.

Ce phénomène semble particulièrement criant dans l’idéologie postmoderne valorisée par les réseaux multimédias. Les discriminations sont pertinemment critiquées, mais semblent morcelées. Chaque personne dénonce son oppression spécifique et se spécialise dans un domaine. Mais aucune critique globale de la société marchande ne peut s'exprimer. La diversité est valorisée contre la société mainstream et son uniformisation. Mais la critique de l’exploitation capitaliste semble éludée. Il semble important de s’appuyer sur la contre-culture démocratique et son esprit de tolérance. Mais cette démarche doit s’inscrire dans la lutte des classes pour permettre une contestation globale de la société marchande.

 

Source : Fred Turner, Le cercle démocratique. Le design multimédia, de la Seconde Guerre mondiale aux années psychédéliques, traduit par Anne Lemoinde, C&F éditions, 2016

 

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Pour aller plus loin :

Vidéo : Fred Turner - Le Cercle démocratique - Partie 1 : Cela peut-il arriver ici ?, mise en ligne le 30 janvier 2017

Vidéo : Fred Turner - Le Cercle démocratique - Partie 2 : L'invention du multimédia, mise en ligne le 5 mars 2017

Vidéo : Conférence Aux sources de l’utopie numérique. De la contre-culture à la cyberculture, mise en ligne sur le site de France Culture le 8 avril 2015

 

Olivier Alexandre, « Des médias de masse au multimédia », publié sur la ,revue en ligne La Vie des idées le 23 juin 2014

Didier Epsztajn, La confiscation des possibles démocratiques au nom de la démocratie, publié sur le site Entre les lignes entre les mots le 24 janvier 2017

Ariel Kyrou, Et si la victoire de Donald Trump nous vaccinait contre notre obsession des réseaux sociaux ?, publié sur le Digital Society Forum le 14 novembre 2016

Vincent Lucchese, Le "multimedia", l'arme anti-fasciste devenue populiste, publié sur le site de la revue Usbek & Rica

 

Sylvain Bourmeau, Fred Turner : "Trump est l'incarnation d'un nouveau fascisme américain", publié dans le magazine Grazia le 21 novembre 2016
 
 
Marie Lechner, Fred Turner: «Pour lutter contre le nazisme, ils ont voulu produire un homme total, rationnel», publié dans le magazine Libération Next le 27 février 2015
 
Olivier Alexandre, « Des médias de masse à la révolution numérique. Entretien avec Fred Turner », publié dans la revue en ligne La Vie des idées le 13 mars 2015

Publié dans #Pensée critique

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