Anthropologie pessimiste et anarchisme

Publié le 19 Mai 2017

Anthropologie pessimiste et anarchisme
L'anthropologie s'interroge sur la nature humaine et les relations de pouvoir. Ces réflexions permettent d'analyser la société et de penser le changement social.

 

L’anarchisme s’affirme comme un projet plausible et rigoureux. Pour cela, il s’appuie sur une réflexion anthropologique sur la nature humaine. Ensuite, la pensée libertaire tente de relier l’individu et le collectif. Le philosophe Alberto Giovanni Biuso propose une réflexion libertaire dans Anarchisme et anthropologie. Il présente son approche intellectuelle. « L’anthropologie est une « expérience totale de l’homme par l’homme » dans tous ses modes d’existence, affectifs et rationnels, instinctifs et calculateurs, individuels et communautaires », présente Alberto Giovanni Biuso.

L’anthropologie se penche notamment sur les sociétés sans Etat, sans lois écrites et sans gouvernement et sans autorité. « Les gouvernements ne sont en effet qu’un des modes d’organisation politique de la société parmi tant d’autres », observe Alberto Giovanni Biuso. Néanmoins, toutes les sociétés reposent sur la coercition. Elles sont traversées par des luttes pour le pouvoir, pour obtenir ce que l’on désire des comportements d’autrui.

 

Image of Alberto Giovanni Biuso - Anarchisme et Anthropologie. Pour une politique materialiste de la limite

 

Humain et animal

 

Mais, pour analyser la dérive de ce pouvoir en oppression, il est possible d’observer le comportement animal. Les pulsions d’agressivité et de sociabilité peuvent s’inscrire dans nos gènes et semblent biologiquement ancrées en nous. L’agressivité demeure présente dans toutes les cultures et formes d’organisation. « Elle recouvre des fonctions indispensables telle que l’auto-défense, le contrôle de l’environnement, l’organisation », décrit Alberto Giovanni Biuso. L’agressivité se développe dans toutes les conditions éducatives et systèmes de contrôle.

La pensée libertaire rejette l’inné qui suppose que les individus ne sont pas capables de se modifier. L’innéité est souvent la justification biologique du conservatisme politique. Mais prendre conscience de la force d’une pulsion peut également permettre de la contrôler. Cette prise de conscience peut également limiter les manipulations des pensées et des choix vers des idéologies.

 

L’être humain demeure un animal. Certes, la culture et le langage distinguent l’humain de l’animal. Mais les deux espèces sont capables d’agressivité et de violence. Même si seul l’humain peut rationaliser l’extermination de masse. La dimension animale et biologique de la nature humaine permet d’écarter deux dérives. Certains anarchistes valorisent une démarche rousseauiste pour se tourner vers des sociétés primitives dans lesquelles la nature humaine serait restée pure. D’autres affriment leur confiance dans le progrès qui doit permettre d’améliorer la nature humaine. L’approche anthropologique écarte ses deux dérives pour affirmer l’existence du conflit dans toutes les sociétés humaines ou animales.

 

Anthropologie pessimiste et anarchisme

Pouvoir et société

 

« En réalité, le pouvoir est inévitable et le conflit est incontournable. Il n’existe pas de société sans pouvoir, ni de société sans guerre », analyse Alberto Giovanni Biuso. L’anthropologie de Pierre Clastres montre que même les sociétés sans loi et sans Etat restent traversées par le pouvoir et la guerre.

Pierre Clastres s’oppose au discours économique dominant. Il décrit des sociétés primitives qui ne recherchent pas l’accumulation. Elles cherchent à se nourrir chaque jour, sans accumuler de provisions.

Ensuite, les guerres et les conflits ne résultent pas de l’échec d’un échange économique. La fonction de la guerre garantit le maintien et la conservation d’une multiplicité de communautés. Ce qui confirme la théorie de Hobbes selon laquelle l’Etat permet d’empêcher la guerre. Dans les sociétés primitives, ce sont les guerres qui permettent d’empêcher la nécessité d’un Etat et relient les communautés.

 

Dans les sociétés occidentales, la pédagogie remplace les rites d’initiations. L’éducation fixe des limites et un encadrement qui ne permettent pas aux individus d’apprendre de leurs propres erreurs. La liberté de l’individu doit permettre de s’appuyer sur l’intelligence de chacun pour faire vivre communauté. L’individu et le collectif doivent s’articuler. « Ce sont ici deux éléments profondément libertaires et intimement liés entre eux : une communauté libre est composée de sujets non serviles, conscients des limites, des devoirs, de la responsabilité inhérente à chaque forme du vivre ensemble », décrit Alberto Giovanni Biuso.

 

Anthropologie pessimiste et anarchisme

Pouvoir et nature humaine

 

L’anthropologie permet de comprendre les limites de la nature humaine. Toutes les sociétés connaissent des guerre. Il n’est pas possible de refaçonner entièrement l’humain. « Nous devrions donc apprendre à connaître les structures biologiques de l’être humain pour tenter de les dépasser, dès lors que cela s’avèrerait nécessaire », estime Alberto Giovanni Biuso.

Le pouvoir ne s’exerce pas uniquement par la simple force physique. « Le véritable pouvoir est une forme de domination qui s’édifie lentement, à partir des capacités les plus spécifiques d’un individu, telles qu’une connaissance particulière, l’habileté à atteindre ses objectifs, ou encore son charisme personnel », décrit Alberto Giovanni Biuso. Le pouvoir s’observe dans les interactions entre les individus, les familles, les groupes. Le pouvoir ne se limite pas aux formes de gouvernement et à la domination économique, militaire et politique. Il s’immisce dans toutes les relations humaines. De nombreuses relations sociales reposent sur la domination ou la subordination.

 

Le pouvoir se traduit également par une action qui permet d’inciter d’autres humains à accomplir quelque chose, ou à les en empêcher. Le pouvoir s’appuie sur la prédisposition des humains à obéir. « L’autorité est donc détenue par celui qui a la capacité d’inciter les autres à des actions déterminées, dans la mesure où ces derniers attendent la reconnaissance de leur propre valeur », décrit Alberto Giovanni Biuso. Le pouvoir provoque la violence. L’histoire est d’ailleurs traversée par la violence du pouvoir et la violence de l’opposition au pouvoir.

La bureaucratie bolchévique et le consumérisme capitaliste permettent l’endoctrinement de masse au détriment de la liberté individuelle. L’ordre capitaliste impose son conformisme. « Se détendre, s’amuser, agir et consommer conformément à la publicité, aimer ou haïr ce que les autres aiment ou haïssent, ce sont la plupart des faux besoins », analyse le philosophe Herbert Marcuse. Mais une anthropologie anarchiste doit également se pencher sur les limites de l’être humain.

 

Anthropologie pessimiste et anarchisme

Anthropologie et changement social

 

Alberto Giovanni Biuso propose un anarchisme désanchanté et matérialiste. Sa réflexion originale éclaire les limites et les doutes du projet libertaire. L’anthropologie reste souvent utilisée pour porter des utopies primitivistes. Au contraire, même en l’absence d’un Etat, il existe toujours des formes d’autorité et de pouvoir. Il semble important de prendre en compte ses limites des sociétés humaines.

Cette réflexion pessimiste sur l’individu peut évoquer le freudo-marxisme du théoricien Wilhelm Reich et son analyse psychologique du fascisme. Cette analyse a également influencer l’étude sur la personnalité autoritaire développée par l’Ecole de Francfort. Il ne suffit pas de libérer les individus de leurs chaînes pour bâtir une société harmonieuse et heureuse. Des hiérarchies, des autorités informelles, des rapports de domination et des désirs de pouvoir restent ancrés dans la nature humaine.

 

Si ce pessimisme anthropologique reste important pour comprendre les limites des expériences révolutionnaires, sa dimension biologique reste peu convainquante. La comparaison des comportements humains à ceux des animaux occulte toute la construction sociale. Les rapports sociaux de classe ou de genre ne découlent d’aucune nature humaine. Ces formes de domination les plus banales résultent d’une histoire et de la construction des sociétés. Certes, il ne faut pas sombrer dans le rousseauisme qui valorise le bon individu contre la mauvaise société. Mais il ne faut pas non plus naturaliser l’ordre social et faire du pouvoir un aspect inéluctable de l’animalité.

La réflexion de Alberto Giovanni Biuso peut également trancher avec le volontarisme révolutionnaire. Il pointe les limites de l’anarchisme d’un point de vue anthropologique. Les sociétés seront toujours traversées par des conflits et des relations de pouvoir. Néanmoins, il semble déjà important d’éradiquer les rapports sociaux de domination. Même si une révolution sociale et libertaire ne peut pas régler tous les problèmes, elle peut peut néanmoins améliorer le quotidien. Les sociétés post-capitalistes ou anarchistes ne doivent pas être perçues comme des bulles sans pouvoir ni conflits. Néanmoins, le conflit peut s’inscrire dans une dynamique sociale positive et de nouvelles formes d’organisation peuvent concilier le collectif et les désirs individuels.

 

Source : Alberto Giovanni Biuso, Anarchisme et anthropologie. Pour une politique matérialiste de la limite, traduit par Sarah Borderie par les soins de Luigi Balice, Asinamali, 2016

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