Les "petites filles" contre l'ordre moral

Publié le 6 Août 2014

Les "petites filles" contre l'ordre moral
Face à l'étouffoir puritain, une littérature érotique et humoristique se diffuse clandestinement. Malgré la pseudo "libération des moeurs", ces textes conservent un style sulfureux.
 
La littérature érotique conserve toute sa charge subversive dans notre époque de retour à l’ordre moral. Les gauchistes et les homosexuels ne cessent de défendre la famille. Le couple devient le refuge dans une période de crise et d’incertitude. La vieille droite morale et pudibonde défile dans la rue pour devenir la seule force politique capable de faire reculer le pouvoir en France. L’ABC de l’égalité a du être retiré. Ce projet inoffensif consistait banalement à expliquer la construction des genres et les rôles sexués pour proposer une égalité entre hommes et femmes.
Dans cette époque sinistre de décadence et d’effondrement, la lecture dans les écoles du Manuel de civilité pour les petites filles de Pierre Louÿs, parodie érotique des codes de bonne conduite, pourrait devenir jubilatoire. Si un gouvernement propose un tel projet de loi, alors l’érotisme deviendra véritablement inoffensif. Mais nous en sommes malheureusement très loin.
 

Pierre Louÿs, écrivain subversif

 

Michel Bounan introduit le Manuel de civilité pour les petites filles par un texte intitulé « Pierre Louÿs et l’inconvenance ». Il revient sur le parcours de l’écrivain scandaleux. « Ceux qui n’ont pas senti jusqu’à leur limite, soit pour les aimer, soit pour les maudire, les exigences de la chair, sont, par là même, incapables de comprendre toute l’étendue des exigences de l’esprit », estime Pierre Louÿs.

Le plaisir et la sensualité permettent d’ouvrir la créativité et l’imagination. Mais le plaisir de la littérature, du style, des mots bercent également cet écrivain. Il valorise l’humour et la parodie pour questionner le sérieux de l’ordre moral. Il publie son propre Manuel de civilité inspiré de véritables textes qui dictent alors la conduite des jeunes filles pour fixer le cadre de l’ordre social. Pierre Louÿs, malgré son talent, demeure un auteur sulfureux jamais mentionné dans les histoires de la littérature.

 
« Si l’on vous surprend toute nue, mettez pudiquement une main sur votre visage et l’autre sur votre con ; mais ne faites pas de pied de nez avec la première et ne vous branlez pas avec la seconde », prodigue Pierre Louÿs pour son premier conseil. Il attaque l’hypocrisie de l’ordre moral qui se cache derrière des apparences trompeuses. Surtout, l’écrivain remet en cause l’illusion de petites filles innocentes, sans le moindre désir sexuel. « Ne branlez pas tous vos petits amis dans une carafe de citronnade, même si cette boisson vous paraît meilleure additionnée de foutre frais. Les invités de M. votre père ne partagent peut-être pas votre goût », suggère le Manuel.
Le monde des adultes et la société patriarcale devient une cible. La famille, tout comme l’école, demeure un puissant dispositif de contrôle qui réprime les désirs des enfants. Les repas de famille, souvent ennuyeux, doivent également se dérouler dans le respect des convenances. « Ne faites pas aller et venir une asperge dans votre bouche en regardant languissamment le jeune homme que vous voulez séduire », prévient le Manuel.
 
 
                                       manuel de civilite pierre louys 180x300 Manuel de civilité pour les petites filles à lusage des maisons déducation, de Pierre Louÿs – éd. Allia
 

Répression du désir des enfants

 
Même l’espace du jeu et de la récréation doivent permettre un plaisir encadré et limité dans le temps. « Ne demandez jamais à une dame la permission d’aller jouir avec sa fille. Dites “jouer”, qui est plus décent », suggère le Manuel. Le contrôle des adultes s’exerce encore. Les jeux doivent rester innocents et gentils dans un monde qui considère les enfants comme des êtres dénués de désirs.
Mais cette période devrait au contraire permettre la découverte du corps et du plaisir sensuel par les enfants eux-mêmes, à travers le jeu et l’expérimentation. « Si vous décidez de jouer à “montre-moi ta pine, tu verras mon cul”, assurez-vous d’abord que les grandes personnes ne vous surveillent pas », évoque le Manuel. Chez Pierre Louÿs, des jeux aussi peu originaux que cache-cache ou colin-maillard deviennent prétextes à caresses, masturbations et plaisirs érotiques.
 
L’école demeure le lieu de l’ennui et de l’apprentissage des règles sociales. Cette institution répressive vise à inculquer aux enfants un savoir superficiel tout en veillant à contenir leur curiosité naturelle et leur imagination, surtout dans le domaine érotique. « Ne mouillez pas votre pouce dans votre bouche ou dans votre con pour tourner les pages », conseille le Manuel. Pierre Louÿs évoque un apprentissage à travers l’humour et les allusions sexuelles qui demeurent évidemment proscrits dans des écoles qui valorisent au contraire le sérieux et l’effort.
Les relations entre les enfants sont également évoquées. A l’école chacun joue un rôle et s’attache à préserver sa réputation par l’hypocrisie. Les élèves doivent se conformer au rôle de la petite fille sage et innocente. « N’abordez pas le premier jour une grande élève en lui demandant si elle se branle. 1° Parce que la question est inutile : elle se branle certainement. 2° Parce qu’elle pourrait être tentée de mentir. Emmenez-la secrètement au fond du jardin et livrez-vous devant elle à vos petites habitudes. Votre exemple lui fera honte de sa dissimulation », conseille le Manuel.
 
 
     
 

Conditionnement social et hypocrisie

 

Les cadeaux révèlent également l’hypocrisie sociale. Offrir un cadeau ne consiste évidemment pas à faire réellement plaisir à quelqu’un mais vise au contraire à lui rappeler le rôle social auquel il demeure assigné. Le cadeau ne doit évidemment jamais comporter la moindre allusion sexuelle. « N’offrez jamais de godmiché à une femme mariée, à moins qu’elle ne vous ait fait elle-même la confidence de ses infortunes », indique le Manuel.

Pour Pierre Louÿs, le seul véritable cadeau consiste à offrir son corps pour s’abandonner au plaisir. « Le plus joli cadeau que puisse faire une petite fille, c’est un pucelage. Comme celui de devant ne peut se donner qu’une fois, donnez cent fois celui de derrière et vous ferez cent politesses », conseille le Manuel.

 

Les superstitions irrationnelles et la religion visent également à encadrer le désir. L’instinct et la spontanéité semblent plus importants que le respect de codes irrationnels. « Avant de recevoir un godmiché dans le cul, n’exigez pas que l’instrument soit béni par l’archevêque. Certains prélats s’y refuseraient », ironise le Manuel.

La discipline religieuse repose sur l’hypocrite répression des désirs. « Une petite fille qui s’éveille doit avoir complètement fini de se branler lorsqu’elle commence sa prière », moque le Manuel. Le jeûne et le sacrifice prédominent sur le plaisir. « Si vous sucez un monsieur avant de partir pour communier, gardez-vous bien d’avaler le foutre : vous ne seriez plus à jeun, comme il faut que vous le soyez », conseille alors le Manuel.

Pourtant la religion repose sur la transparence, l’honnêteté et la confession. Chacun doit avouer ses pêchés mais s’attache à préserver l’hypocrisie de la morale religieuse. Le prêtre impose son rôle paternaliste de contrôle des mœurs. « Quand vous racontez toutes vos cochonneries au bon prêtre qui vous écoute, ne lui demandez pas si ça le fait bander », s'amuse le Manuel. 

 

Le musée, lieu de recueillement et de contemplation artistique, peut devenir un espace de jeux érotiques. « Ne grimpez pas sur les socles des statues antiques pour vous servir de leurs organes virils. Il ne faut pas toucher aux objets exposés ; ni avec la main, ni avec le cul », prévient le Manuel. Le théâtre est également désacralisé pour libérer l’imagination érotique.

La rue peut également permettre de libérer ses désirs. « Si vous avez envie de coucher avec un monsieur qui passe, ne lui demandez pas vous-même. Faites-lui parler par votre bonne », conseille le Manuel. L’hypocrisie du couple et de la fidélité est également piétinée joyeusement. « S’il vous manque un peu de monnaie pour payer votre acquisition, ne proposez pas au marchand de le sucer pour le surplus, surtout si sa femme vous écoute », prévient le Manuel.

Les voyages et séjours en hôtel peuvent permettre de rompre avec la routine du quotidien pour s’abandonner à ses désirs. « Ne vous mettez pas à la fenêtre pour appeler les passants, même si vous avez grand envie de baiser, et personne pour vous satisfaire », prévient le Manuel.

 
 
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Libération des désirs contre les codes de séduction

 

Même le bal, et autres espaces de séduction, demeurent largement codifiés. La séduction amoureuse repose sur le respect de règles sociales, contre la spontanéité du désir et de la sensualité. « Règle sans exception : N’empoignez jamais la pine d’un danseur qui ne bande pas encore pour vous. Un rapide coup d’oeil vers son pantalon vous détournera de gaffer », souligne le Manuel. Le bal révèle également son hypocrisie. La danse permet de libérer son corps et s’apparente à un plaisir érotique. Mais le bal doit rester chaste et vertueux, sans la moindre dérive érotique. « Si vous jouissez en valsant, dites-le tout bas, ne le criez pas », suggère le Manuel.

Les visites et les rencontres ne doivent pas faire l’objet de jeux de séduction, ou alors dans la plus grande discrétion et dans le respect des règles de conduite. « Si l’une des visiteuses vous plaît, vous pouvez lui sourire à la dérobée ; mais ne faites pas vibrer votre langue dans votre bouche en forçant l’éclat de votre oeil. Ce serait exprimer trop nettement une proposition qu’il vaut mieux sous-entendre », observe le Manuel. Dans la bonne société, la sexualité demeure niée et ne doit jamais être évoquée. Le respect de règles absurdes vise souvent à contenir le plaisir. « Si une dame refuse de s’asseoir, ne lui donnez pas de conseils sur le danger de se faire enculer par des maladroits »,ordonne le Manuel.

 

Les relations humaines, et notamment la séduction, semblent hypocrites et artificielles. « Pénétrez vous de cette vérité que toutes les personnes présentes, quels que soient leur sexe et leur âge, ont la secrète envie de se faire sucer par vous, mais que la plupart n’oseront pas l’exprimer », souligne le Manuel. L’hypocrisie est pourtant valorisée et désignée sous le terme de vertu. Tout l’ordre social et patriarcal repose sur cet édifice du puritanisme hypocrite.

Pierre Louÿs raille la figure du père que les petites filles doivent vénérer pour en respecter l’autorité patriarcale et morale. La mère représente la vertu et l’importance de l’éducation, avec ses règles à intérioriser. La famille et le couple reposent également sur l’hypocrisie pour empêcher l’ouverture aux rencontres et réprimer les désirs. « Quand une petite fille a deviné quel est le bon ami de sa maman, elle ne doit, sous aucun prétexte, aller le dire à son papa », indique le Manuel. Les petites filles doivent respecter la jalousie, mais ne doivent pas s’interdire de multiplier les aventures amoureuses. « Ayez tous les amants qu’il vous plaira, mais ne racontez pas aux jeunes ce que vous faites avec les vieux. Ni réciproquement », précise le Manuel.

Pierre Louÿs tourne en dérision toutes les autorités et les institutions, même les plus hautes. « Appelée à l’honneur de réciter un compliment devant le Président de la République, ne lui dites pas à l’oreille quand il vous embrasse : “Viens chez maman, je te ferai bander” », conseille le Manuel. Les petites filles doivent préserver les apparences et surveiller leur langage pour se conformer à l’image attendue. « Ne dites pas “J’ai envie de baiser.” Dites : “Je suis nerveuse” », suggère le Manuel.

 

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Erotisme poétique contre l'ordre social et patriarcal

 

Les surréalistes s’appuient sur l’érotisme et la poésie pour attaquer l’ordre moral. Benjamin Péret et Aragon ont créé un calendrier avec des poésies érotiques illustrées par des photographies de Man Ray.

Aragon privilégie les allitérations, les jeux de mots et de langage. « La belle et la bite Habile habile habile La bête, la grosse bête La bite et la belle »,écrit Aragon. Le poète Benjamin Péret apparaît comme le plus politique des surréalistes. Il semble proche d’un marxisme critique alimenté par le communisme de conseils. Mais c’est surtout un poète qui attaque toutes les valeurs morales de la société bourgeoise.
Un poème évoque « les petites filles qui relèvent leurs robes et se branlent dans les buissons ou dans les musées ». Loin de l’innocence à laquelle ils sont assignés, les enfants expérimentent le plaisir du corps. Le musée, lieu de culture académique, doit être désacralisé pour s’adonner à des activités bien plus jouissives que la contemplation d’un art conformiste.
La niaiserie des poésies amoureuses semble détournée pour valoriser la plaisir sexuel. « Amour amour amour à mon con Amour amour amour à ma pine », écrit Benjamin Péret. La religion demeure une cible de choix à travers une critique ironique des prières. « Nous voulons dieu c’est notre pine Nous voulons dieu c’est notre con », implore Benjamin Péret. Les rimes humoristiques associent le plaisir sexuel à une dimension ludique.
 
 
L'érotisme et la sensualité conservent toute leur dimension transgressive. L'ordre moral et patriarcal semble perdurer, tout comme les mouvements réactionnaires et homophobes qui n'hésitent plus à s'afficher dans la rue. La vieille société répressive, avec ses interdits, ses règles, ses contraintes, perdure. Les institutions patriarcales, comme l'école ou la famille, imposent toujours leur conditionnement. L'ordre moral et patriarcal repose toujours sur la terreur et l'idéologie du sacrifice pour dénigrer toute forme de jeu et de plaisir. L'ordre capitaliste repose sur l'appropriation, y compris amoureuse et sexuelle. Les règles sociales doivent alors perdurer pour éviter de libérer le désir révolutionnaire.
Si cette société répressive perdure, une société de contrôle prend de l'ampleur. Ce sont les normes intériorisées par les individus pour se conformer au bon comportement. Le Manuel de civilité peut sembler actuel dans ce sens. Les magazines féminins n'imposent plus des règles morales, mais diffusent des comportements, des manières de séduire, de faire l'amour, de vivre. Toute forme de transgression de ses normes débouche vers la stigmatisation et la marginalisation. Les petites filles d'aujourd'hui doivent être sexy, mais pas trop séductrices et entreprenantes. Des injonctions contradictoires fondent les nouvelles normes sociales. Les rubriques "sexo" remplacent les "manuels de savoir vivre", mais le respect de l'ordre moral doit perdurer.
Il semble toujours indispensable de détruire toutes les formes de normes et de contraintes sociales, avec l'hypocrisie de la séduction et du conformisme social, pour libérer la spontanéité et les désirs.
 

Sources :

Pierre Louÿs, Manuel de civilité pour les petites filles à l’usage des maisons d’éducation, Allia, 2014

Benjamin Péret, Aragon, Man Ray, 1929, Allia, 2014

 

Articles liés :

La littérature érotique de Pierre Louÿs

Contrôle des corps et misère sexuelle

Ecole, discipline et répression des désirs

Une histoire critique du surréalisme

 

Pour aller plus loin :

Marguerite Tournesol, Le Manuel de civilité de Pierre Louÿs : parodie érotique de traité d’éducation, publié sur le site Fauteuses de trouble le 15 mai 2012

Quentin Girard, Ne dites pas : «Je vais me branler», dites : «Je vais revenir», publié dans le magazine Libération Next le 20 avril 2012

Mickaël Demets, Note de lecture publié dans le site L'accoudoir le 17 septembre 2012

Publié dans #Révolution sexuelle

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simon 31/08/2014 04:53

Je pense que ce textes confine à la pédophilie. De plus il semble social démocrate dans son esprit. J'ai un peu honte pour son auteur. Il semble relativement frustré.

Zones subversives 08/09/2014 11:50

Visiblement, l'humour et l'érotisme choquent toujours les gauchistes coincés qui s'acharnent à défendre l'ordre moral et patriarcal. La pédophilie c'est des adultes qui ont des relations sexuelles avec des enfants. Mais que les enfants ressentent du désir et du plaisir entre eux n'a rien de pédophile.

johnny 08/08/2014 17:48

De quelle age parles tu quand tu dis "petite fille"?

Zones subversives 12/08/2014 14:41

Pierre Louÿs ne précise pas l'âge des "petites filles". Les femmes et les enfants subissent davantage l'ordre moral et patriarcal, mais je pense que ce texte s'adresse également à tous les individus quel que soit leur genre ou leur orientation sexuelle.