Le capitalisme contre le sommeil et le rêve

Publié le 8 Juin 2014

 Le capitalisme contre le sommeil et le rêve
Jonathan Crary propose une réflexion sur le capitalisme qui colonise le sommeil et impose une uniformisation bourgeoise.

 

Il semble important d’analyser les nouvelles formes d’aliénation liées au capitalisme moderne. Jonathan Crary évoque la colonisation du sommeil par le monde marchand dans un livre récent. Le capitalisme doit devenir actif 24h/24 et 7jours/7 pour étendre ses capacités productives. « Etant donné sa profonde inutilité et son caractère essentiellement passif, le sommeil, qui a aussi tord d'occasionner des pertes incalculables en termes de temps de production, de circulation et de consommation sera toujours en bute d'une exigence 24/7 », analyse Jonathan Crary. Le sommeil permet jusqu’à présent une rupture avec le rythme marchand et une perte de temps pour le capitalisme. Désormais l’emprise de la logique économique s’étend sur de nombreux besoins indispensables comme la faim, la soif, le désir sexuel et même l’amitié. En revanche, il n’est pas possible d’extraire de la valeur d’un besoin comme le sommeil.

De nombreuses personnes se lèvent la nuit pour consulter leurs messages électroniques ou accéder à leurs données. Ce phénomène ne cesse de croître. Comme pour les machines, le « mode veille » s’impose pour les êtres humains. L’appareil, et maintenant l’individu, est placé dans un état de disponibilité à basse intensité.

 

 

                     24/7. Le Capitalisme à l'assaut du sommeil

 

Le conformisme marchand

 

Le temps de sommeil ne se distingue plus du temps d’activité. Avec cette évolution se produit une destruction sensorielle, notamment de la vue. « Contrairement à ce que beaucoup affirment, on est en train d’assister à un affaiblissement de capacités mentales et perceptives plutôt qu’à leur expansion ou à leur modulation », constate Jonathan Cary. Le flux d’images et d’information détruit la mémoire. Le capitalisme moderne s’appuie sur une perpétuelle nouveauté, même si les mécanismes de pouvoir et de contrôle restent les mêmes. Le capitalisme vise à réduire le temps superflu de la réflexion et de la contemplation. C’est l’immédiateté qui prédomine au détriment d’une vision à moyen terme. Le capitalisme colonise chaque moment de notre existence. « Il semble qu’aujourd’hui il n’y ai plus un seul instant de la vie des individus qui ne soit modelé, contaminé ou contrôlé par un dispositif », analyse le philosophe Giorgio Agamben.

La marginalité culturelle doit s’effacer au profit d’un comportement fade et adoucit. Une temporalité similaire impose un nouveau conformisme. « Une nouvelle fadeur prospère partout où cette consommation accélérée devient la norme », observe Jonathan Cary. Le collectif Tiqqun décrit même une civilisation dans laquelle nous sommes devenus des citoyens inoffensifs et malléables. « Même en l’absence de toute contrainte directe, nous choisissons de faire ce que nous sommes censés faire ; nous permettons que la gestion de nos corps, de nos idées, de nos loisirs et de tous nos besoins imaginaires nous soit imposée de l’extérieur », analyse Jonathan Cary.

 

Henri Lefebvre critique la temporalité monotone et cyclique de la vie quotidienne. Mais il analyse également les évolutions du capitalisme moderne qui impose une artificialisation de la vie et des relations humaines. « Le milieu social dialogique de la halle du marché ou de la foire est remplacé par le shopping, le retour périodique des fêtes traditionnelles est supplanté par un temps de loisir marchandisé, et une succession sans fin de besoins trompeurs est crée de toutes pièces, de manière à dévaloriser et à dénigrer les actes simples », décrit Jonathan Cary. Dans les années 1950, Henri Lefebvre et Guy Debord analysent l’occupation de la vie quotidienne par la consommation, le loisir et le spectacle. Les révoltes des années 1968 tentent de reconquérir le terrain de la vie quotidienne contre son institutionnalisation et sa spécialisation.

En 1990, Gilles Deleuze observe un basculement des sociétés disciplinaires aux sociétés de contrôle. L’autorité n’est plus imposée uniquement par des institutions comme l’école, la famille ou le travail. Les mécanismes de commandement et les effets de normalisation se diffusent dans l’ensemble de la société. La mutation du capitalisme, avec le néolibéralisme et les nouvelles technologies, imposent de nouvelles formes de soumission à l’autorité. Si le pouvoir disciplinaire perdure, la société de contrôle se confond avec la société de consommation qui impose de nouveaux besoins et désirs. Avant Deleuze, Guy Debord, souligne que la domination pénètre l’existence individuelle avec une intensité et une intégralité nouvelles.

L’apparition de la télévision permet l’émergence de ce capitalisme 24/7. L’écran peut être allumé en permanence et les individus deviennent saturés d’images et de vidéos. Un sentiment de vacuité s’empare des individus dès qu’ils s’affalent sur un canapé pour regarder la télévision. Mais cette activité ne procure aucun plaisir ou émotion forte. « C’est là le trait capital de cette ère d’addiction technologique : le fait que l’on puisse vouloir revenir encore et encore à cette sorte de vacuité neutre alors qu’elle est à peu près dépourvue de la moindre intensité affective », constate Jonathan Cary. Les machines neutralisent, désactivent et dépossèdent les individus de leur temps.

 

 

      

 

Lutter contre les nouvelles formes d’aliénation

 

L’aliénation technologique caractérise notre époque dominée par la machine. La notion de réification décrit se phénomène. La communication digitale, la superficialité et la fausseté détruisent les relations humaines. « Cela implique paradoxalement que les individus se mettent à personnifier de l’inerte et de l’inanimé », constate Jonathan Cary.

Les romans de science fiction de Philip K. Dick s’attachent souvent à un individu qui essaie de lutter pour survivre à la détérioration du monde. Le film Blade Runner est tourné au début des années Reagan-Tatcher. Il décrit un monde entièrement dominé par la marchandise. « Il rend émotionnellement crédible ce basculement glauque où les produits technologiques des grandes firmes se mettent à faire l’objet de tous nos désirs et de tous nos espoirs », décrit Jonathan Cary. Les machines et les êtres humaines deviennent interchangeables. Les souvenirs humains se confondent avec les implants de mémoire préfabriqués.

La consommation façonne et oriente les désirs individuels. Internet propose de la pornographie et des jeux vidéos violents. Seul le désir d’émancipation demeure absent. « Ce qui est à présent inavouable dans un tel environnement c’est toute aspiration au renversement collectif des situations omniprésentes d’isolement social, d’injustice économique et d’égoïsme obligatoire », souligne Jonathan Cary.

 

Dans ce constat implacable, la logique du capital semble façonner entièrement notre existence. Mais des possibilités de briser cette uniformisation marchande peur émerger.

Les surréalistes insistent sur l’importance sociale du rêve et de l’imagination. Cette dimension onirique doit alimenter une révolution sur le terrain de la vie quotidienne. André Breton et les surréalistes s’attachent à supprimer la séparation entre le rêve et l’action. L’activité révolutionnaire doit s’appuyer sur l’utopie et le désir. Le rêve doit permettre d’éveiller le désir de « balayer le monde capitaliste ».

La contestation des années 1960 s’appuie également sur le désir et la perspective de ré-enchanter le quotidien. L’inventivité de nouveaux collectifs et l’émergence de nouvelles subjectivités alimentent alors ce bouillonnement contestataire. De nouvelles remises en cause se développent. « Elles combinaient l’occupation et l’activation temporaires de nouveaux espaces sociaux, la revendication de conceptions désindividualisées du corps et du soi, des expérimentations sur le langage et sur des formes alternatives d’échange, l’invention de sexualités nouvelles », décrit Jonathan Cary. Le bonheur ne provient plus de la propriété, des marchandises et de la réussite sociale, mais au contraire émerge directement de l’action collective. Même la nécessité et la centralité du travail est contestée.

Guy Debord s’attache aux conseils ouvriers et à l’auto-organisation du prolétariat. Mais il s’interroge sur les circonstances qui entravent ou favorisent les possibilités d’une action politique collective. Il observe une destruction des relations humaines. La capacité de rencontre est remplacée « par un fait hallucinatoire social : la fausse conscience de la rencontre, l’illusion de la rencontre ». Cette réflexion permet de souligner les limites des réseaux sociaux qui ne produisent que des rencontres artificielles. « De façon plus spécifique : quelles sont les rencontres susceptibles d’engendrer de nouvelles configurations, de nouvelles capacités d’insurrections ? », s’interroge pertinemment Jonathan Cary. L’espace et la temporalité des rencontres politiques restent encore à trouver.

Mais Jonathan Cary insiste sur des pistes pertinentes. La lutte sociale doit diffuser des pratiques de lutte mais doit aussi créer des espaces de rencontre pour sortir de l'isolement et de la routine du quotidien. Un mouvement de lutte contre l'exploitation et l'aliénation doit s'appuyer sur l'utopie, l'imagination, le rêve et le désir.

 

Source : Jonathan Crary, 24/7. Le capitalisme à l’assaut du sommeil, traduit par Grégoire Chamayou, La Découverte, 2014

 

Pour aller plus loin :

Livre en ligne sur le site de Zones

Joseph Confavreux, Le sommeil sous les coups de boutoir du capitalismepublié dans Mediapart le 13 mai 2014, mis en ligne sur le site Info santé sécu social du NPA

Anastasia Vécrin, «Le capitalisme crée un état d’insomnie généralisé», publié dans Libération le 20 juin 2014

Jean-Marie Durand, "Le capitalisme contre le sommeil: dormeurs de tous pays, unissez-vous !", publié dans Les Inrockuptibles le 17 juillet 2014

Publié dans #Pensée critique

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comment bien dormir 23/07/2014 14:13

en effet, depuis quelques années le capitalisme, la soif de gains et marchés inonde le monde, et ceci n'a pas du tout bon impacte sur le sommeil, car si on veut gagner de l'argent, avoir des marchés et gouverner le monde il faut se lever tôt car le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt, j'ai aussi lu un article similaire sur http://www.comment-bien-dormir.net/