Lutter contre la chasse aux Roms

Publié le 26 Mai 2014

Lutter contre la chasse aux Roms
Des intellectuels dénoncent les expulsions de Roms à partir d'un texte de loi municipal.

 

L’expulsion des Roms devient un enjeu d’actualité. Cette politique s’inscrit dans une chasse à l’immigré. Un livre collectif présente les analyses d’une association le PEROU (Pôle d’exploration des ressources urbaines). Ce groupe réunit des architectes, des artistes et des chercheurs. « Dans les jungles de Calais, dans les "délaissés" de Paris ou dans les bidonvilles de l’Essonne, nous nous installons pour ouvrir des chantiers de rapprochements avec la ville alentour », présente Sébastien Thiéry. A Ris-Orangis l’association rencontre les habitants d’un campement menacé d’expulsion. Durant quatre mois, un espace de réflexion, de rencontre et de lutte s’organise. Réunions de quartiers, cours de langue et ateliers de création peuvent se développer. Ce mouvement lutte contre la mairie socialiste pour obtenir la régularisation de la situation de plusieurs personnes. Des intellectuels proposent des courts textes pour soutenir cette démarche. 

 

 

                          couverture de CONSIDÉRANT QU'IL EST PLAUSIBLE QUE DE TELS ÉVÉNEMENTS PUISSENT À NOUVEAU (...)

Le racisme du pouvoir socialiste

 

Le philosophe Etienne Balibar évoque un paradoxe dans la politique socialiste. Les pouvoirs publics expulsent les Roms au nom de la dignité humaine. C’est au nom des Droits de l’homme que les habitations d’individus sont détruites. 

Valls, alors ministre de l’Intérieur, reprend le refrain du racisme différentialiste. Cet ancien élu de l’Essonne insiste sur le mode de vie différent des populations roms. L’expulsion policière est même présentée comme une aide apportée à ces populations. « Au bout du compte, on voit qu’il s’agit pratiquement d’un sauvetage, quasiment une intervention humanitaire, même et surtout s’il doit se faire par la violence, contre la (mauvaise) volonté des "personnes" concernées », ironise Etienne Balibar. C’est l’État, et non les individus directement concernés, qui décide de la meilleure situation pour eux. 

 

Jean-Michel Frodon évoque le projet municipal de construire un stade et une zone pour attirer les entreprises. L’expulsion du campement des roms s’inscrit donc dans une logique d’embourgeoisement urbain au profit de l’attraction économique. Mais au détriment des êtres humains qui vivent sur cet espace.

 

L’écrivain Francis Marmande avoue avoir voté pour François Hollande aux élections présidentielles de 2012. Il préfère la « droite de gauche » à la « droite de droite ». Mais il ne conserve aucune illusion sur la politique des socialistes. Il revient sur l’histoire de ce mouvement. 

En 1956, le socialiste Guy Mollet se lance dans la guerre d’Algérie. Il poursuit une politique colonialiste. François Mitterrand est alors jeune ministre de l’Intérieur. Il envoie les premiers corps expéditionnaires en Algérie et refuse la grâce à 254 fellaghas qui seront exécutés. Le socialiste Robert Lacoste renforce également la répression en Algérie. « La défense et illustration de l’usage de la torture par Lacoste est un des grands moments de l’humanisme socialiste », ironise Francis Marmande. 

Hollande et Raffalli, le maire socialiste de Ris-Orangis, s’inscrivent dans cette longue tradition du colonialisme de gauche. « Les expulsions par la droite de gauche battent les records, la droite de droite continue de hurler au laxisme, la droite d’extrême droite ne sait plus trop à quoi elle applaudit, mais elle applaudit à tout rompre », résume Francis Marmande. 

 

                       

 

L’État et la répression

 

Jean-Christophe Bailly insiste sur le sympathique folklore autour de la culture tzigane, des poèmes de Baudelaire aux paquets de cigarettes Gitanes. Il explique l’expulsion des Roms par leur marginalité dans une société qui valorise la productivité et la reconnaissance sociale. Cette population échappe à la conformité sociale. La destruction du campement s’attaque à une idée, « celle, très simple que l’on peut vivre autrement et que ce qui fabrique un pays, ce n’est pas une masse de comportements clonés mais une énergie d’accueils et de bifurcations », observe Jean-Christophe Bailly. 

Cette analyse semble très sympathique. Elle critique une société de normes et de conformismes. Mais elle élude l’aspect le plus important. La stigmatisation des immigrés vise surtout à diviser le prolétariat et tous ceux qui subissent l’oppression capitaliste. Ce racisme d’État vise à empêcher l’émergence d’une solidarité de classe, entre tous les exploités, au-delà des frontières et des identités spécifiques. Insister sur la marginalité des Roms ne permet pas de comprendre les conditions de vie communes avec les autres exploités. Les problèmes de logement, de travail et la répression policière ne concerne pas uniquement les Roms, même si ce n’est pas avec la même intensité. 

 

François Cusset, historien des idées, analyse la dimension sécuritaire de cette politique d’expulsion. L’arrêté pointe les différents risques. Cette logique sécuritaire vise à imposer une vie aseptisée à travers l’absence du moindre risque. Cette politique, « c’est la logique sanitaire, protectrice, paternaliste, froidement bienveillante », analyse François Cusset. 

Le pouvoir d’État s’exprime dans toute sa brutalité autoritaire. Loin du pouvoir par capillarité, diffracté, évaporé, le texte ordonne et impose ses décisions. Mais le langage bureaucratique use d’euphémismes et se pare de vertus. Ce texte juridique révèle une ethnicisation de la politique et dénonce des boucs émissaires. La protection des enfants masque une politique coloniale avec l’idée d’animaux à civiliser. Le chantage au risque masque la brutalité de la violence d’État. 

 

Le sinistre arrêté municipal fait l’objet de réappropriations artistiques. Il est détourné pour désigner un marché de Noël organisé par les institutions, tout aussi précaire et supposé dangereux qu’un campement. L’arrêté est également rayé pour laisser visible des phrases humoristiques ou poétiques : « CONSIDERANT que l’effondrement peut trouver son origine du dépit municipal », « CONSIDERANT qu’il en découlera inéluctablement des fêtes », « CONSIDERANT que la vie occasionne un risque ». 

La journaliste Valérie de Saint-Do évoque le campement comme un espace de rencontre et de vie brisé par la brutalité policière. Elle ordonne « l'état d'urgence sensible, la mobilisation des sens et des sensibilités face à la destruction acharnée et arbitraire du réel et la peur du vivant ». 

Le philosophe Michel Surya évoque la critique de la bureaucratie de David Rousset. L'analyse de l'administration antisémite qui traque et expulse les juifs pendant la seconde guerre mondiale peut permettre de comprendre la chasse aux Roms par l'actuel gouvernement français.

 

 

     

 

Les intellectuels et les Roms

 

La démarche de ces intellectuels doit être saluée. Des écrivains et des universitaires interviennent sur un sujet d’actualité particulièrement brulant. Ils délaissent l’univers de la pure spéculation philosophique pour exprimer un point de vue sur la situation actuelle. En revanche, cette démarche comporte également quelques limites politiques.

Il semble déjà curieux que des intellectuels s’expriment à la place des Roms qui subissent directement cette situation. Il semble regrettable que la gauche et l’extrême gauche contribuent à déposséder les Roms d’une parole politique. Ils doivent se contenter d’apparaître sur les photos, mais sans exprimer leur propre subjectivité. Pourtant, les Roms doivent eux-mêmes organiser leur propre lutte, sans l’intermédiaire des gauchistes et des humanitaires. Lorsque ce cap est franchit, le discours critique prend une autre tonalité.

 

Il faut également regretter la dimension exclusivement antiraciste et anti-sécuritaire de ces contributions. C’est le discours des Droits de l’Homme et de l’humanisme flou qui prédomine. Au contraire, il semble indispensable d’affirmer un antiracisme de classe. Il faut exprimer avec les Roms une véritable solidarité de classe. Les Roms ne doivent pas uniquement être défendus car ils subissent une politique raciste, mais parce qu’ils subissent de manière plus extrême les conditions que subissent tous les prolétaires. La répression de la police et la misère des conditions de vie ne touchent pas uniquement les Roms. L’État maintient un ordre social capitaliste qui impose aux individus de s’intégrer, à travers l’école et le travail.

Il semble indispensable de rejeter le racisme car il divise le prolétariat. Les travailleurs s’opposent aux chômeurs qui dénoncent les immigrés. Au contraire, tous les exploités doivent s’unir pour combattre leurs véritables ennemis que sont l’État et le capitalisme.

 

Source : Collectif, Considérant qu’il est plausible que de tels évènements puissent à nouveau survenir. Sur l’art municipal de détruire un bidonville, Textes réunis et présentés par Sébastien Thiéry, Post-éditions, 2014

 

Pour aller plus loin :

Xavier Rothéa, France, pays des Droits des Roms ? Gitans, "Bohémiens", "gens du voyage", tsiganes... face aux pouvoirs publics depuis le 19e siècle, publié sur le site Infokiosques le 6 juillet 2006

Vidéo : Considérant, film de Sébastien Thiéry

Radio : l'ambassade du Perou sur le site Radio Graphie

Vidéo : Citoyen Balibar, mis en ligne sur le site La Vie des Idées le 28 septembre 2012

Etienne Balibar : “La condition d’étranger se définit moins par le passeport que par le statut précaire”, publié dans Télérama n° 3197 le 23 avril 2011

Passeur du temps présent, entretien avec Etienne Balibar, publié dans la revue Vacarme n° 51 en printemps 2010

Radio : Etienne Balibar sur France Culture

Radio : Francis Marmande sur France Culture

Radio : François Cusset sur France Culture

Articles de François Cusset publiés dans le journal Politis

Articles de Jean-Michel Frodon dans le journal en ligne Slate

Articles de Valérie de Saint-Do publiés dans la revue Cassandre

Radio : entretien avec Michel Surya diffusé sur le site La vie manifeste

Radio : Michel Surya sur France Culture

Michel Surya sur le site Le silence qui parle

Publié dans #Actualité et luttes

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