Richard Wagner, la révolution au service de l’art

Publié le 17 Février 2014

Richard Wagner, la révolution au service de l’art

Après sa participation à l'insurrection de Dresde en 1849, Richard Wagner propose une réflexion sur l'art et l'émancipation par la créativité.

 

Richard Wagner apparaît comme une figure de la musique classique et de la culture bourgeoise. Institutionnalisé et unanimement célébré, il demeure un créateur contestataire dans sa jeunesse. Les éditions Sao Maï permettent de faire découvrir un Richard Wagner révolutionnaire proche de l’anarchiste Bakounine. Le musicien est l’auteur notamment du texte sur L’art et la révolution qui attaque les institutions bourgeoises et propose une révolution créative.

 

 

Anarchie et insurrection

 

Laurent Zaïche présente le contexte historique de la réfexion du musicien. En 1848, avant la révolte de Dresde, la société bouillonne. La bourgeoisie allemande semble divisée. Le prolétariat urbain commence à s’organiser pour défendre ses intérêts autonomes. La paysannerie semble également prête au soulèvement. Contrairement à la France, il n’existe pas un camp républicain qui regroupe diverses classes sociales pour s’unir face à la monarchie. Tout un bouillonnement intellectuel et politique alimente une contestation socialiste. « La poésie, le roman, le drame, les revues, toutes les productions littéraires débordait de ce que l’on appelait la tendance, c’est-à-dire de manifestation plus ou moins timides d’un esprit anti-gouvernemental », observent Marx et Engels. Le prolétariat urbain et la petite bourgeoisie intellectuelle participent à des révoltes pour balayer les monarchies. Mais la grande bourgeoisie industrielle et commerciale préfère défendre les régimes en place plutôt que d’accompagner un mouvement pour les libertés individuelles qui peut aller dans le sens de ses intérêts.

Richard Wagner arrive à Dresde en 1843 en espérant obtenir une situation plus confortable. Jusqu’alors, il a vécu à Paris dans une misère qui a ancré son profond dégoût de la bourgeoisie. « Quel que soit l’extrémisme dont Wagner fit preuve dans ses idées sociales, révolutionnaires et anarchistes, une chose est sûre : leur germe s’enracina en lui grâce à son expérience de la pauvreté, grâce au dégoût ressenti devant un milieu artistique corrompu, qu’il considérait comme représentatif de l’état dans lequel se trouvait la société toute entière », décrit son biographe M. Gregor-Dellin. La révolte du musicien devient plus politique lorsqu’il rencontre August Röckel passionné par la musique, mais aussi par les mouvements sociaux et les théories socialistes. Entre 1843 et 1848, Richard Wagner se radicalise au contact de son ami. Bien que devenu musicien officiel, il lutte pour avoir un salaire suffisant pour survivre et améliorer la situation matérielle de ses musiciens et collaborateurs. En 1849, il rencontre Bakounine. Le théoricien anarchiste incarne la réflexion critique et la passion révolutionnaire prête à tout détruire sur son passage. Le personnage séduit Richard Wagner. « L’identification de Bakounine au Feu révolutionnaire, vengeur, purificateur, imprègnera quelques années plus tard une part essentielle de sa Tétralogie », précise même Laurent Zaïche. Le musicien semble alors baigner dans une culture de la contestation politique et artistique.

 

Richard Wagner participe activement à l’insurrection de 1849. Même s’il n’est pas directement présent sur les barricades, il n’hésite pas à prendre des risques pour distribuer des affiches, diffuser des armes et des explosifs. Il met en cause son statut relatif de notable mais parvient à échapper à la mort ou à l’arrestation.

Après l’insurrection de Dresde, Richard Wagner fuit à Zurich et publie L’Art et la Révolution. Dans ce texte il propose une nouvelle organisation de l’humanité pour libérer la créativité et les jouissances artistiques. « L’ouvrage consiste en une double critique, exercée d’abord, depuis une position artistique, contre l’édifice social bourgeois contemporain, reposant sur le travail salarié, et son aliénation moderne », présente Laurent Zaïche. L’activité humaine doit s’apparenter à la créativité artistique,  et non à l’oppression du travail et de l’exploitation. Richard Wagner critique l’art de son époque corrompue. Mais l’art doit aussi permettre d’enrichir qualitativement la vie de l’individu. Le musicien refuse la séparation entre l’art et la vie. La révolution artistique passe par l’abolition du travail et de la société de classes à travers la révolution sociale.

Mais Wagner n’est pas uniquement un sympathique utopiste. Son confusionnisme politique le tourne vers le nationalisme et l’antisémitisme. Cette haine peut s’expliquer par son opposition à ses propres éducateurs qui l’ont formé intellectuellement. L’échec de la révolte de Dresde peut également avoir plongé le musicien dans un profond pessimisme. Les idées politiques de Wagner semblent volatiles. Mais il se révèle comme un précurseur du féminisme. Il rejette le petit couple bourgeois et combat l’institution du mariage, le patriarcat, les normes sexuelles.

 

 

                          

 

Révolution et créativité

 

Richard Wagner écrit L’Art et la Révolution en 1849. Dans ce texte, il souligne les conditions de vie précaires des artistes qui semblent se rapprocher de celles de la classe ouvrière. Le musicien propose une histoire de l’art. Pour lui, la Grèce antique demeure la référence avec la tragédie qui incarne un art aussi exigeant que populaire. Rome privilégie en revanche le divertissement vulgaire avec ses combats de gladiateurs. La culture chrétienne valorise une vie de sacrifice et de misère. Le christianisme, à l’image de la poésie chevaleresque, « excluait toute joie de la vie et la représentait comme damnable », observe Richard Wagner.

L’art apparaît, depuis l’époque romaine, comme un produit de consommation et comme un plaisir de luxe. « Sa véritable nature est l’industrie, son but moral, l’argent, son prétexte esthétique, la distraction des ennuyés », raille Richard Wagner. Le théâtre incarne le divertissement et le spectacle abrutissant. Cet art apparaît comme la floraison d’une civilisation qui « est celle de la pourriture d’un ordre de choses et de relations humaines vides, sans âme, contre nature », estime Richard Wagner. Il critique également l’éducation. Dans l’Antiquité grecque, la jeunesse apparaît comme « un objet de développements artistiques et de jouissances physiques et intellectuelles », estime Richard Wagner. L’éducation semble alors tournée vers le plaisir raffiné et l’épanouissement intellectuel. Mais l’éducation semble ensuite orientée vers la recherche du profit marchand et du divertissement facile.

 

C’est la rémunération professionnelle, et non le plaisir, qui motive l’artiste moderne. « L’artiste, abstraction faite du but de sa création, prend plaisir à cette création, à pétrir la matière, à lui donner une forme ; sa production, en soi, est une activité qui le réjouit et le satisfait, non un travail », souligne Richard Wagner. L’ouvrier, au contraire, doit subir les contraintes sociales et les conditions de travail mais pour bénéficier d’une rémunération. Le travail et l’exploitation détruisent toute forme de plaisir dans l’activité humaine. Le travail apparaît comme une souffrance, comme un sinistre labeur. « C’est là le sort de l’esclave de l’industrie ; nos fabriques d’aujourd’hui nous offrent l’image lamentable de la dégradation la plus profonde de l’homme : un labeur incessant, tuant l’âme et le corps, sans joie ni amour, souvent presque sans but », souligne Richard Wagner. La religion, notamment le christianisme, impose le sacrifice et la soumission au capital indispensables pour imposer la discipline du travail.

L’art semble morcelé et séparé. Au contraire, l’art grec relie rhétorique, sculpture, peinture, musique. Chaque art isolé devient un secteur marchand avec ses produits de consommation spécialisés. Seule une Révolution peut permettre une réunification de l’art au-delà des barrières imposées par les frontières entre les différentes disciplines. L’amour de l’humanité, des autres et de soi doit permettre de retrouver la joie de vivre.

Il faut se libérer du travail mécanique et de l’asservissement par le monde marchand. Les travailleurs doivent devenir des individus bercés par les jouissances artistiques. Les doctrines socialistes qui valorisent le travail ouvrier ne permettent qu’un égalitarisme par le bas. La révolution doit permettre une véritable émancipation et la société sans classes doit refuser l’exploitation. « Tel est donc, à vrai dire, le désir de se dégager du prolétariat pour s’élever à l’humanité artistique, à la libre dignité humaine », précise Richard Wagner. La révolution doit donc s’appuyer sur l’art pour permettre un véritable épanouissement politique et esthétique. L’émancipation doit s’appuyer sur la diffusion de pratiques artistiques. L’abolition de l’argent et la gratuité doivent permettre « une libre action collective, par l’amour de l’objet d’art même, et non pas dans un but industriel accessoire », analyse Richard Wagner. La société doit alors reposer sur la créativité, la joie de vivre et la jouissance.

 

La réflexion de Richard Wagner peut évoquer le romantisme révolutionnaire. Il s’appuie sur une critique artistique, voire aristocratique, du capitalisme. Son propos ne s’inscrit pas dans une analyse de classe mais renvoit davantage à un individualisme libertaire. Certes le musicien s’attache à l’émancipation de toute l’humanité. Mais il ne critique pas les rapports de production et l’exploitation capitaliste. Lorsque le livre de Wagner est écrit, le mouvement ouvrier émerge à peine. Même la révolte de Bakounine ne s’inscrit pas encore dans un anarchisme de classe mais uniquement à travers une insurrection populaire, certes déjà bien sympathique. Pourtant, c’est le peuple qui devient le sujet révolutionnaire. Le prolétariat et la classe ouvrière semble beaucoup moins évoqués. 

Malgré ses limites la réflexion de Richard Wagner peut alimenter la pensée révolutionnaire. Il ne se contente pas d’évoquer les conditions matérielles mais s’attache à un véritable épanouissement humain. La société de classes et même le statut d’artiste professionnel sont attaqués pour esquisser un projet de société égalitaire et libertaire. Surtout, l’émancipation doit permettre à chacun d’exprimer sa créativité et ses désirs pour créer un monde de jouissance. 

 

Source : Richard Wagner, L’art et la révolution, Traduction de J.-G. Prod’homme, Avant-propos de Laurent Zaïche, Sao Maï, 2013

 

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Commenter cet article

Kler 26/03/2014 03:03

Et l'inverse est également vrai : l'art au service de la révolution. De tous temps, les artistes ont su apporter de nouveaux horizons et faire naître dans les sociétés de nouvelles idées, libres et autonomes.