Imposture du syndicalisme étudiant : édito n° 13

Publié le 21 Février 2014

Imposture du syndicalisme étudiant : édito n° 13

Le mouvement étudiant de Montpellier semble déliquescent. Mais cette lutte a permis de raviver un désir de révolte et de réflexion critique. Pourtant, c’est le vieux cadre syndical qui est relifté pour créer une organisation "de type nouveau" : le Scum . Ce syndicat, c’est promis, sera super radical et ne sombrera pas dans le réformisme. Le texte de présentation de ce syndicat étudiant propose pourtant des analyses intéressantes. Le bilan du mouvement étudiant et les critiques des autres syndicats semblent viser juste. Le texte prend même en compte les réflexions sur l’impasse des revendications et des propositions de réformes. Le capitalisme n’est pas à aménager ou à gérer, mais à détruire. Le texte évoque les limites des luttes réformistes.

Le texte souligne pertinemment la nécessité de s’organiser même en l’abscence d’un mouvement d’ampleur. Sa critique des "totos" a même réveillé des cadavres drapés dans une posture d’ultra gauche. Selon eux, toute lutte est réformiste et il ne faut pas y participer pour éviter de se compromettre. Ce discours n’est que la version radicale-chic de la résignation et de la soumission au capital.

 

Pourtant, ce texte semble enfermé dans l’immédiatisme le plus restreint. Il n’évoque que la contestation étudiante sans dire un mot sur les autres luttes. Et même pire, c’est uniquement le dernier mouvement étudiant à Montpellier qui est évoqué sans la moindre perspective historique au-delà de l’année universitaire en cours. La plupart des limites de ce texte d’appel proviennent de cet angle réduit. Une critique radicale du syndicalisme et du militantisme semble pourtant indispensable pour inventer de nouvelles pratiques de lutte.

Les dérives actuelles des divers syndicats, ou même des collectifs, ne sont pas remises en cause. L’urgence militante impose de réagir de manière immédiate sans se donner le recul de la réflexion. Aucune perspective à long terme n’est évoquée, ni même la construction d’un véritable rapport de force. L’interminable point "perspectives" des réunions gauchistes se cantonne à la prochaine action, au prochain tract dont le contenu n’est même pas discuté, ou à la prochaine manif syndicale sans évoquer ses enjeux éventuels. Des "totos" au Front de gauche, chacun surfe au grès des luttes à la mode. Notre-Dame des landes en automne, l’ouverture d’un squat en hiver, la manif syndicale au printemps, le tout entrecoupé de petits mouvements et autres "campagnes" aussi retentissantes que vite oubliées.

Ensuite, la séparation des luttes n’est pas remise en cause. A chacun sa petite cause. Antifascisme, antisexisme, antinucléaire, anti-homophobie, antispécisme, et même "anti-islamophobie" : chacun peut monter son petit collectif éphémère et spécialisé. Les syndicats se conforment aux catégories professionnelles et administratives définies par un État qu’ils prétendent contester. Corporatisme et délimitation des "secteurs de lutte" rythment l’ennui militant. En revanche, la lutte des classes n’est jamais envisagée dans sa globalité. C’est le morcellement postmoderne qui prédomine.

 

Bref, il n’y a rien à attendre d’un "syndicat révolutionnaire de type nouveau" qui s’intègre dans la petite routine militante. Sans oublier la volonté d’être reconnu et représentatif pour pouvoir "peser" sur le mouvement social au niveau local. Un syndicat qui cherche à être reconnu par les autres bureaucraties finit par s’intégrer à une intersyndicale au discours fade et inoffensif. Le texte d’appel estime même que se sont les syndicats qui impulsent les luttes. Mais quelles luttes ? Juste des petits mouvements inoffensifs encadrés par des bureaucrates. Les syndicalistes se prennent pour une avant-garde, mais les "masses" qu’ils prétendent éclairer les prennent pour des "pédagogues" débiles.

Au contraire, ce sont les luttes à la base et le dépassement du cadre syndical qui permettent de construire de véritables rapports de force. La tradition historique des conseils ouvriers ou des assemblées de base ne peut pas se réduire à quelques "totos". Il serait possible d’inventer un espace de lutte, de réflexion et de rencontre sans s’enfermer dans le carcan syndicaliste. Sans chercher à recruter, sans marquer son petit territoire à coups d’autocollants, sans se féliciter d’avoir créé un groupuscule supplémentaire qui ne dépasse pas dix personnes, sans organiser des pseudo débats qui excluent toute critique, sans reproduire les travers de la petite secte identitaire en mal de reconnaissance institutionnelle, sans se gargariser de son petit folklore.

Mais au cours d’une de ces sinistres réunions de présentation, qui se réduit toujours à des querelles politiciennes entre groupuscules, le Scum a évoqué l’organisation de banquets gratuits. Ce type d’initiative pourrait permettre de créer un espace de rencontre et de discussion. Le Scum peut également diffuser des pratiques de lutte. Mais il ne s’agirait alors plus de construire LE syndicat qui doit recruter le plus possible pour, au contraire, permettre aux prolétaires d’exprimer par eux-mêmes leur rage, leur créativité et leurs désirs. Sans la médiation d’un syndicat ou autre structure d’encadrement.

 

Mais surtout, le Scum reproduit ce discours gauchiste qui tourne à vide. Un "antipatriarcat" de façade qui se limite à un antisexisme coincé avec une morale pudibonde. En revanche, l’ampleur de la destruction des relations humaines n’est jamais évoquée. L’emprise du capital sur tous les aspects de la vie n’est pas prise en considération. Le syndicalisme se limite à la sphère de la production économique. Pourtant, l’emprise du capital s’étend sur tous les aspects de la vie : travail, consommation, loisirs, culture, famille, éducation, amour et sexualité…

La créativité, le désir et même le plaisir de lutter et de se rencontrer ne sont jamais à l’ordre du jour. Le plus important dans un mouvement, ce ne sont pas la mascarade des AG ou la routine des comités de mobilisation. Un mouvement, et surtout une grève ou un blocage, permet à chacun de discuter de politique, de se rencontrer, de se réapproprier un peu son existence. Une lutte brise la routine pour ouvrir d’autres possibilités.

Cet aspect du mouvement n’est pourtant jamais évoqué par les syndicats qui réduisent la lutte à ce qu’ils ont l’impression de pouvoir contrôler. Un mouvement prend de l’ampleur lorsque les désirs peuvent se libérer. Même dans un mouvement étudiant, ceux qui veulent réaliser des films, diffuser leurs propres textes, inventer de nouvelles affiches, créer des espaces de rencontres doivent se soumettre à une pseudo "assemblée générale" verrouillée par les syndicats. Une organisation révolutionnaire doit encourager et favoriser la libération de la créativité et des désirs. Au contraire les syndicalistes, même "révolutionnaires", veulent encadrer, canaliser, orienter, voire même réprimer les désirs.

C’est sans doute la grande différence que ce journal peut avoir avec tous ses groupuscules gauchistes ou "autonomes". Il faut refuser cette grisaille de l’ennui militant. La politique ne doit pas être séparée de la vie. La lutte ne doit pas se réduire à une routine militante, mais doit devenir une fête pour libérer les désirs de chacun. La révolution sociale doit surtout permettre de vivre pleinement, dans un monde de jouissance.

 

 


Ce numéro aborde d’ailleurs des sujets qui n’intéressent pas le petit milieu militant.

La réflexion de l’Ecole de Francfort permet de penser la colonisation du capital sur tous les aspects de l’existence dans le travail mais aussi les loisirs, la consommation et la culture. Axel Honneth reprend cet héritage de la Théorie critique pour observer les nouvelles formes d’aliénation.

Ensuite, la créativité permet de rendre la lutte et la vie passionnantes. Richard Wagner évoque déjà une vie libérée du travail et bercée par la créativité. Le mouvement techno valorise la fête en marge de l’industrie culturelle, avant de devenir un nouveau conformisme. Le mouvement punk semble suivre la même trajectoire. Pourtant cette contre-culture propose un véritable discours politique et libertaire. La contestation artistique des années 1970 s’inscrit dans une démarche de lutte politique. La créativité permet alors de sortir de la routine militante pour raviver le plaisir de la révolte.

Loin de l’antisexisme du Scum, la perspective de révolution sexuelle est clairement affirmée. Guillaume Apollinaire propose une conception poétique et sensuelle du plaisir érotique. Lilith Jaywalker évoque l’autonomie désirante qui associe révolte et jouissance. Wilhelm Reich permet de comprendre la nécessité d’une révolution sexuelle pour permettre une véritable émancipation humaine.

 

 

Sommaire n° 12 :

 

Ecole de Francfort et Théorie critique 

Axel Honneth et l'Ecole de Francfort

La Théorie critique pour penser la crise

 

Contestation et créativité

Richard Wagner, la révolution au service de l'art

Une histoire du mouvement punk

Techno et culture underground à Berlin

Contestations artistiques dans les années 1968

 

Révolution sensuelle et sexuelle

Guillaume Apollinaire et le plaisir érotique

Jouissance émeutière et révolte érotique

Wilhelm Reich : une politique du plaisir

Publié dans #Numéros complets

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